Population de bélugas menacée : la pollution au banc des accusés…

Depuis le milieu du XIXe siècle et jusque dans les années 1960, les bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent ont été chassés intensivement, notamment pour leur huile, leur viande et leur peau. La population, estimée à quelque 10000 individus à l’époque, est passée à moins de  1000 têtes en 100 ans. À la suite de l’interdiction de la chasse en 1979, et sachant que l’estuaire du Saint-Laurent avait la capacité d’accueillir un nombre d’individus bien plus grand, on s’attendait à ce que la population remonte progressivement à sa taille originale. Or, les choses ne se sont pas passées ainsi. C’est ce qu’ont montré les relevés effectués dans l’estuaire et le fjord du Saguenay depuis le début des années 1980. On n’enregistre aucune augmentation significative de la population de bélugas. Devant cette surprenante constatation, les scientifiques ont cherché à identifier les causes possibles du non-rétablissement de cette population unique et isolée de bélugas. Parmi celles-ci, la contamination par des composés chimiques toxiques a intéressé tout particulièrement Michel Lebeuf, chimiste et chercheur à l’Institut Maurice-Lamontagne.

Une partie du travail de Michel Lebeuf consiste à suivre dans le temps l’accumulation de polluants chez le béluga de l’estuaire du Saint-Laurent. Depuis 1983, Pêches et Océans Canada et ses collaborateurs maintiennent un programme de récupération des carcasses de bélugas afin de déterminer, par un examen post-mortem qu’on appelle nécropsie, la cause de la mort de l’animal. Au moment de la mise en place de ce programme, on savait déjà que le béluga était parmi les mammifères marins les plus contaminés au Canada. Toutefois, il n’y avait pas de projet intégré à celui des carcasses qui permettait de suivre la contamination de ces animaux. Il y avait bien eu quelques études qui rapportaient des niveaux de contamination dont on a tenté d’extraire les tendances temporelles mais pas de travaux systématiques de suivi. L’interprétation et la comparaison des résultats présentaient alors des défis importants, particulièrement en raison des méthodes et des conditions d’analyses distinctes d’une étude à l’autre. C’est au milieu des années 1990 que Michel Lebeuf a débuté ses travaux pour mesurer de façon plus méthodique la contamination du béluga de l’estuaire. Il a alors eu accès à certains échantillons archivés du programme de récupération des carcasses, ce qui lui a permis de remonter plus facilement dans le temps. Aujourd’hui, les chercheurs ont accès à des données qui s’étalent sur plus de 20 ans. Canada (C)Olwes_FLickr.jpgL’équipe de Michel Lebeuf a finalement pu commencer à publier des résultats sur les niveaux et le suivi temporel de la contamination du béluga par les polluants organiques persistants au début des années 2000. Il a fallu plusieurs années avant de récolter suffisamment d’animaux morts pour être en mesure d’obtenir des tendances valables. Il faut dire qu’on récupère moins de dix carcasses de bélugas adultes échoués par année.

Les contaminants dont on suit la trace chez le béluga de l’estuaire du Saint-Laurent sont d’origine anthropique, c’est-à-dire qu’ils découlent de l’activité humaine. Ces composés chimiques sont parmi ceux ciblés dans la Convention de Stockholm, ratifiée en 2001 par le Canada et mise en application en 2004. Le texte de cette Convention liste une douzaine de polluants organiques chlorés qui sont persistants dont on a, au moyen de cet accord, limité ou interdit la production et l’utilisation dans près de 170 pays. L’usage de plusieurs de ces contaminants chlorés est aujourd’hui réglementé au Canada, mais l’équipe de Michel Lebeuf est aussi à l’affut de nouveaux composés chimiques pour lesquels il existe peu d’information sur leur dynamique environnementale et pas de réglementation. Parmi ceux-ci, on trouve certains composés bromés, qui entrent dans la fabrication de nombreux produits de consommation pour en réduire l’inflammabilité. La demande pour ces composés bromés a été en pleine expansion en Amérique du Nord entre les années 1980 et 2000 et cette utilisation accrue s’est reflétée chez le béluga, dont les tissus adipeux révèlent la présence des composés bromés en plus de niveaux élevés persistants de composés chlorés.

En plus de suivre dans le temps la contamination chez le béluga, la question qui se pose aujourd’hui est de savoir s’il existe un lien entre la contamination du béluga de l’estuaire du Saint-Laurent et le non-rétablissement de sa population. Des études menées sur d’autres espèces, notamment le marsouin commun de Grande-Bretagne, ont démontré que plus la contamination des animaux était élevée, plus on retrouvait d’animaux morts en raison d’une infection. Les composés chimiques étudiés (dans ce cas-ci les biphényles polychlorés ou BPC), reconnus comme ayant des effets immunodépresseurs chez les mammifères, seraient responsables de la vulnérabilité accrue des marsouins aux infections bactériennes et virales. Plus de la moitié des bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent examinés montrent des concentrations en BPC qui dépassent la valeur seuil rapportée pour le marsouin commun. Évidemment, pour établir le lien entre les contaminants et l’état de santé du béluga, il faut déterminer la cause de la mort des animaux récupérés. Or, on recueille déjà un nombre très insuffisant de carcasses et on arrive actuellement à déterminer la cause de la mort de l’animal pour à peine la moitié d’entre elles. Par ailleurs, de nombreux autres contaminants ont été identifiés comme nuisant au système immunitaire. Le lien entre le niveau de contamination du béluga par ces composés toxiques et les maladies infectieuses ou avec les nombreux cas de cancers diagnostiqués chez cet animal est toujours une hypothèse à l’étude. Les infections et les cancers représentent d’ailleurs plus de la moitié des causes de mortalité déterminées chez le béluga.

Dans l’avenir, Michel Lebeuf et son équipe veulent vérifier s’il y a de nouvelles sources de contamination qui s’ajoutent à la charge déjà importante de contaminants accumulée par le béluga. Les travaux portant sur les composés bromés ont d’ailleurs permis de signaler l’augmentation de leur présence chez le béluga de manière à ce que leur usage soit réglementé le plus rapidement possible. En raison de sa position élevée dans l’écosystème marin, le béluga agit comme une espèce sentinelle dans l’estuaire du Saint-Laurent. Grâce à une surveillance accrue de la présence de nouveaux composés chimiques susceptibles de contaminer le béluga, on espère contribuer à réduire son exposition aux polluants et laisser la nature poursuivre son œuvre afin de rétablir cette population fragile et isolée de l’estuaire du Saint-Laurent.

Source : dfo-mpo.gc.ca  (28.07.10)

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