L’entrevue – Pour l’amour des bélugas…

On le connaît surtout comme le coanimateur de l’émission radio-canadienne Des kiwis et des hommes, mais Boucar Diouf est aussi docteur en océanographie diplômé de l’Université du Québec à Rimouski. Amoureux du Saint-Laurent, ce fleuve qui a guidé sa route jusqu’au Québec, il vient de publier Le Brunissement des baleines blanches, un conte dédié aux bélugas. LV148667.jpgLe béluga du Saint-Laurent. Une baleine blanche en péril devenue le symbole de tous les maux qui accablent le fleuve, après avoir été victime d’une chasse impitoyable pendant des années, accusée à tort de détruire les stocks de poissons. Désireux de mieux faire connaître son histoire aux plus jeunes, Boucar Diouf a opté pour un mélange entre la poésie et la science. Une façon aussi de les sensibiliser à la fragilité d’un Saint-Laurent trop souvent ignoré et pourtant au coeur de notre histoire.

Il admet d’ailleurs d’emblée son amour immense pour le fleuve. «C’est le Saint-Laurent qui m’a amené au Québec. Quand je suis parti du Sénégal, c’était vraiment pour venir faire de l’océanographie ici. Et ce qui m’a frappé le plus quand je suis arrivé à Rimouski, c’est le Saint-Laurent. Le fleuve occupe une part importante de mon « indice de bonheur ». Le voir me fait du bien.»

L’idée d’écrire Le Brunissement des baleines blanches est née sur la Côte-Nord, à Grandes-Bergeronnes. M. Diouf travaillait alors à l’École de la mer, qui se consacre notamment à la vulgarisation scientifique auprès des jeunes. «Le conte est un bon véhicule pour amener des connaissances de base. C’est facile de donner différentes informations comme ça, mais avec une histoire, c’est beaucoup plus intéressant. C’est un mélange entre Boucar l’humoriste et conteur et Boucar le scientifique. C’est un mélange entre la poésie et la science.» Avec pour résultat un récit qui s’adresse aux jeunes, mais qui n’a rien d’enfantin.

L’histoire s’articule autour de la volonté de Globi, une femelle béluga, de sauver ses semblables de la pollution du Saint-Laurent. Quittant l’estuaire du fleuve à la recherche d’un nouveau milieu de vie, elle s’échoue et se retrouve dans un aquarium américain où elle fait la rencontre d’un phoque du Groenland et d’une écrevisse. Ensemble, ils concoctent un stratagème qui leur permet de retourner dans l’estuaire.

Mais ce retour dans le fleuve aux grandes eaux marque aussi un retour vers la pollution insidieuse qui provoque énormément de cas de cancers chez les baleines blanches. «Le béluga est aussi appelé le « canari des mers » en raison de son répertoire de sons et, comme les canaris dans les mines qui servaient à prévenir les mineurs des dangers imminents, je pense que le béluga est un signal», estime Boucar Diouf. «Le béluga est condamné à passer l’année dans le Saint-Laurent, contrairement aux autres espèces de cétacés qui n’y nagent que quelques mois par année, ajoute l’auteur. Comme ils sont au sommet de la chaîne alimentaire, ils accumulent tous les polluants. Au point qu’un béluga retrouvé mort est considéré comme un « déchet toxique ».»

Les chercheurs soupçonnent fortement la pollution d’être responsable de la stagnation de la population depuis le début des années 80. Ils seraient environ 1000 individus aujourd’hui, alors qu’ils ont déjà été plus de 10 000 à nager dans les eaux du Saint-Laurent.

Une bonne part de leur disparition est imputable à la chasse dont ils ont fait l’objet dans les années 1930, à la demande du gouvernement du Québec. Ils étaient alors tenus responsables de la baisse des stocks de morue et de saumon. «Il convient d’attribuer la médiocrité de la pêche à la présence des marsouins [nom donné à l’époque aux bélugas]. Pour répondre aux voeux des pêcheurs et dans l’espoir d’améliorer les conditions de la pêche, mon département a fait la guerre aux marsouins», écrivait en effet le ministre de la Colonisation, des Mines et des Pêcheries, Hector Laferté, en 1930.

«Le gouvernement offrait alors une récompense de 15 $ pour chaque queue de béluga», rappelle M. Diouf. En pleine crise économique, la mesure avait de quoi séduire, et au moins 2500 bélugas ont été tués. L’extermination a finalement été stoppée en 1939, après que des analyses eurent déterminé qu’il n’y avait aucun lien entre les bélugas et la réduction des populations de poissons. «On accuse maintenant le phoque de manger la morue comme on accusait le béluga dans les années 1930. L’humain a la particularité de foutre le bordel pour ensuite se demander comment on pourrait le corriger. On cherche des coupables partout. Mais le phoque n’a pas détruit la population de morues, c’est l’être humain qui l’a fait. Il faudrait aussi comprendre notre responsabilité dans cela.» Après des siècles de pêche sans cesse plus intensive, la morue a en effet pratiquement disparu de la côte est du Canada. Malgré le moratoire décrété en 1992, les stocks ne se sont jamais rétablis.

Si Boucar Diouf a choisi de mettre en relation un béluga, un phoque, une écrevisse «philosophe» et une morue, c’est que l’histoire de toutes ces espèces est «profondément imbriquée». Elles illustrent toutes, à leur manière, la difficile cohabitation entre l’être humain et les écosystèmes marins qui lui fournissent pourtant une part essentielle de son existence.

Il rêve déjà d’une suite au Brunissement des baleines blanches. Celle-ci pourrait notamment aborder l’exploitation des hydrocarbures de la structure Old Harry, une activité industrielle risquée d’un point de vue environnemental, mais néanmoins chère au gouvernement Charest. Car dans cette équation à saveur économique, le sort des espèces vulnérables du Saint-Laurent ne pèse pas lourd. Boucar Diouf n’en appelle pas moins à la plus grande prudence. «Il ne faut pas le faire sans étude d’impact, insiste-t-il. Il faut prendre le temps, parce qu’il s’agit d’un déversement pour que tout soit foutu. Les conséquences seraient bien pires que dans le golfe du Mexique. Le golfe du Saint-Laurent est cinq fois plus petit, les glaces peuvent freiner les opérations de nettoyage en cas d’accident et les hydrocarbures se dégradent beaucoup moins rapidement en eau froide. Il existe toujours des traces de la catastrophe de l’Exxon Valdez plus de 20 ans après la marée noire.»
 
beluga - Churchill river - underwater C) Ansgar Walk.jpgSource : ledevoir.com  (09.05.11) Commander l’ouvrage: librairiecitation.com  Plus d’informations sur l’espèce et fiche pédagogique téléchargeable: Le béluga  

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