« L’armée russe peut-elle vraiment se servir de dauphins? »

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Même si de nombreux pays ont recruté ces créatures intelligentes et obéissantes pour accomplir des tâches militaires sous-marines, créer une armée de dauphins n’a aucun sens.

Début mars, le gouvernement russe a annoncé qu’il cherchait à acquérir cinq dauphins de combat. Deux femelles et trois mâles à la condition physique irréprochable et ayant «des dents parfaites». Évidemment, les Russes n’ont pas pris la peine de révéler ce qu’ils comptaient en faire. Ce qui a déclenché sur internet de nombreuses réactions élaborant les théories les plus loufoques sur les tâches que seront amenés à exécuter ces animaux : récupérer des torpilles coulées, tuer des plongeurs ennemis, poser des bombes, etc.

Mais la Russie était-elle sérieuse? Eh bien, probablement que si… Pour l’ex-URSS, le déploiement militaire de dauphins n’a rien de nouveau : pendant la Guerre froide, selon le colonel retraité Viktor Baranetsn interviewé par l’AFP, le pays utilisa ces téméraires soldats pour accomplir des missions telles que détecter des sous-marins, repérer des mines ou encore protéger bateaux et ports. En fait, depuis plus de cinquante ans, de nombreux pays ont recruté ces créatures intelligentes et obéissantes pour remplir des tâches militaires sous-marines.

Mais soyons honnêtes: créer une armée de dauphins n’est pas l’idée des Russes mais bien celle des Américains.

L’histoire des dauphins de guerre américains commence assez innocemment. En 1960,des chercheurs militaires voulaient concevoir des missiles plus efficaces. Et le dauphin –plein de grâce, agile et à la forme aérodynamique– semblait l’animal parfait à imiter. Cependant, alors que les chercheurs examinent une femelle dauphin à flancs blancs du Pacifique nommée Notty, ils réalisent rapidement que les dauphins ne sont pas seulement bien conçus. «Ils étaient aussi entraînables, adaptables et résistants à l’entraînement,déclare Ed Budzyna, un porte-parole de la Marine US. Ça nous a donc mené… vers autre chose.»

«Autre chose» devint le Programme d’entraînement de mammifères marins de l’U.S. Navy, basé à San Diego, en Californie, qui compte actuellement quatre-vingt-cinq grands dauphins (ce qui est sensiblement moins qu’en 1995, où le programme a connu son sommet; à l’époque, les États-Unis possédaient plus de 150 dauphins et bélugas entraînés et près de 50 lions de mer). Avant d’être convaincue par le dauphin, la Marine américaine a essayé de dresser d’autres mammifères aquatiques. Par exemple, elle s’est rendu compte que les orques pouvaient récupérer des objets à plus de 500 mètres de profondeur tandis que les baleines blanches et les bélugas pouvaient plonger jusqu’à 640 mètres de profondeur. Cependant, en matière de précision, aucun autre cétacé ne pouvait rivaliser avec le dauphin.

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Meilleurs traqueurs du monde

«Le choix de prendre des dauphins pour effectuer des tâches militaires est logique», affirme Terrie Williams, une physiologiste de l’Université de Californie à Santa Cruz. Elle est spécialisée dans les grands mammifères et étudie les dauphins depuis 1990. «Si vous souhaitez un chien de garde marin, c’est ce que je vous recommanderai.» Et elle sait de quoi elle parle: Williams a publié de nombreuses études sur la physiologie de la plongée des dauphins et a participé en tant que chercheuse au Programme d’entraînement des mammifères marins dans les années 1990. Pourquoi pas le requin? «Pour des raisons évidentes», nous dit-elle –former des requins est à la fois plus difficile et potentiellement plus dangereux.

Les dauphins de la Marine américaine sont majoritairement dressés pour répondre à deux tâches, aucune des deux n’incluant le combat. Premièrement, ils sont entraînés à trouver des mines sous-marines –souvent celles qui sont délicates à repérer, à moitié enterrées ou situées à plusieurs centaines de mètres de profondeur–; ainsi, la Marine peut les situer sur une carte et les éviter durant les combats. Deuxièmement, ils apprennent à repérer la présence de plongeurs ennemis, à nouveau pour alerter la Marine et non pas pour attaquer. Pour arriver à ce résultat, les dauphins travaillent de pair avec des dresseurs, qui les équipent de balises coniques autour de leurs museaux. Quand un dauphin trouve un nageur, il relâche la balise, qui remonte à la surface et clignote, ce qui permet aux forces armées de piéger le nageur ennemi.

Dans cet environnement, les dauphins ont deux qualités qui les rendent imbattables: leurs grandes capacités de plongeur et leur sonar. Comme la plupart des cétacés –l’infra-ordre de mammifères aquatiques qui comprend baleines, dauphins et marsouins–, les dauphins peuvent plonger en profondeur pendant dix minutes. Une fois qu’ils ont identifié un objet sous-marin, ils peuvent l’atteindre rapidement et efficacement. Mais leur sonar, nous dit Terrie Williams, est «hors norme». La physiologiste le compare à des rayons X successifs qui seraient compilés jusqu’à obtenir une cartographie 3D des environs.

«Nous sommes à peine en mesure d’identifier la manière dont ces animaux sont capables de différencier les choses dans l’eau, dit-elle. À ce jour, aucune technologie n’est capable de rivaliser avec ça.» En d’autres termes, ils sont tout simplement les meilleurs traqueurs au monde.

Budzyna abonde en ce sens: «Au fur et à mesure que la technologie avance, il est possible que le programme d’entraînement des mammifères marins devienne obsolète.» Mais, à ce jour, quand il s’agit de localiser des objets sous-marins –et en particulier des nageurs ennemis, qui sont plus dynamiques et imprévisibles que des mines immobiles–, on ne peut pas battre les dauphins. «Ils sont parfaitement adaptés à leur environnement», dit-il.

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Instruments de guerre

Alors, même si le Programme de mammifères marins existe depuis 1960, les dauphins n’ont jamais vraiment vu la guerre, ajoute Budzyna. Pourtant, lors de la Guerre du Vietnam, ils ont été déployés, lors d’un combat, pour protéger bateaux et sous-marins dans la baie de Cam Rahn. Cela survint à nouveau durant la Guerre Iran-Irak, où ils furent envoyés pour surveiller des navires et des héliports flottants dans le golfe Persique, selon le New York Times. De plus, pendant la Convention nationale républicaine de 1996 à San Diego, dauphins et dresseurs étaient à l’affût dans les eaux alentours selon Budzyna. Par chance, leur présence ne fut pas utile.

Dans les années 1980, la Marine hésita à d’utiliser des dauphins de garde pour protéger la base sous-marine nucléaire du Trident, à Washington. Selon le New York Times, ils auraient été capables de «détecter les potentiels saboteurs». Ce plan fut contrecarré par des activistes des droits des animaux, qui intentèrent un procès en 1989 à la Marine, l’accusant de faire cruellement travailler des dauphins, habitués aux courants chauds, dans une eau quasi gelée à Puget Sound, causant ainsi la mort d’un des cétacés. La Marine régla le litige à l’amiable en s’engageant à suspendre le projet et à ne plus capturer de dauphins sauvages.

D’un point de vue affectif, il y a quelque chose de pervers à l’idée d’utiliser des dauphins comme instruments de guerre. On pense qu’ils sont les hippies du royaume animal : sociables, émotifs, grégaires et rêveurs. Ils rigolent gaiement avec leurs sifflements. Ils protègent les leurs. Ils sont même libérés sexuellement. Quand nous pensons à un dauphin, nous imaginons une créature joueuse sautant au-dessus de la surface de l’eau, la bouche grande ouverte laissant apparaître ce que l’on pense être un large sourire (pour ne pas mentionner leur intelligence et leur prodigieuse mémoire).

Les États-Unis ont toujours affirmé qu’ils n’ont jamais entraîné les dauphins à tuer. Ce qu’ils ont répété même si certains anciens dresseurs de la Marine ont affirmé le contraire. C’est le cas de Richard L. Trout, un dresseur civil qui a travaillé pour la Marine de 1985 à 1989. Il a déclaré au New York Times en 1990 que les dauphins de la Marine américaine «apprenaient à tuer les plongeurs ennemis». Cependant, utiliser des dauphins à des fins de combat «n’a tout simplement aucun sens», répond Budzyna, selon qui cette spéculation vient du film de 1973 Le Jour du dauphin. «Ils ne sont pas entraînés à décider, rajoute-t-il. Ainsi, ça serait ridicule d’attendre d’eux qu’ils prennent des décisions en autonomie, qu’ils décident si le plongeur rencontré est un allié ou un ennemi et de ce qu’ils devraient en faire.»

Mais l’Union soviétique, qui a commencé à investir dans des programmes des mammifères aquatiques en 1965 après avoir espionné les réussites américaines, n’a pas tenu les mêmes engagements. Alors, la Russie pourrait-elle entraîner ses dauphins de guerre à tuer les plongeurs ennemis? J’ai demandé à Williams pour quels autres usages que repérer des mines les dauphins pouvaient être utilisés. Bien que les théories selon lesquelles les dauphins seraient équipés de couteaux ou d’armes à feu soient «farfelues», Williams a tout de même admis qu’il était possible d’entraîner des dauphins à percuter un nageur ennemi comme les dauphins sauvages le font avec les requins, en leur donner des coups de béliers à répétition avec leur museau:

«Est-ce qu’ils sont capables de le faire? Bien sûr, nous dit-elle. Ils peuvent facilement frapper un requin.»

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Nature docile

Mais, dans la nature, percuter un requin n’est pas quelque chose de commun, c’est une mesure désespérée d’autodéfense. Puisque leur tête accueille leur fragile sonar, les dauphins vont plus probablement le protéger plutôt que de l’écraser à maintes reprises contre quelqu’un, nous affirme Williams. Et, au-delà de ça, les dauphins n’ont pas des mâchoires particulièrement féroces. Leurs dents sont faites pour attraper de petits poissons, pas pour arracher ou déchirer. «Il y a des comportements que vous pouvez déconstruire, assure Williams. Mais l’entraînement serait très dur pour l’animal. Pas parce qu’il est pacifiste mais simplement car il n’est pas fait pour effectuer ce genre de tâches.»

Terrie Williams n’est pas la seule à exprimer cette thèse. Comme ont pu le dire d’anciens experts militaires au New York Times, les dauphins sont tout simplement «trop bienveillants et pas assez fiables» pour effectuer ce genre de tâches. Le témoignage le plus touchant vient sans doute de Trout:

«Quand ils étaient censés nous percuter avec des armes, soit ils s’éloignaient, soit ils posaient affectueusement leurs museaux sur nos épaules. C’était impossible de leur donner des ordres.»

Williams rajoute que, compte tenu des années d’entraînements que la Marine a investies en eux, ces dauphins ont un prix inestimable. Si l’on devait les évaluer, ils vaudraient des centaines de milliers de dollars, si ce n’est des millions de dollars. Par comparaison, les 25.000 dollars qu’est prête à investir la Russie paraissent bien maigres.

C’est sans doute une autre raison de ne pas les faire participer activement au combat: ce serait du gâchis de déployer du «matériel militaire» aussi précieux sur une mission qui les exposerait à un risque de mort. «Ça n’a jamais été des missions-suicides animales, jamais», rappelle Williams. Ainsi, quasiment tous les dauphins militaires américains ont survécu à leurs missions. De quoi prendre une retraite bien méritée? Après tout, un grand dauphin vit en général 40-45 ans à l’état sauvage. Budzyna répond qu’ils restent généralement sous supervision militaire pour la recherche.

Reste qu’il est impossible de savoir exactement ce que planifie la Russie pour ses nouvelles recrues. Mais si elle prévoit d’entraîner des dauphins à tuer, ils n’iront probablement pas très loin. Il ne nous reste plus qu’à espérer que la nature docile de ces mammifères les sauvera de ce que la guerre a de pire à offrir.

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