De la frustration à l’agression : pourquoi les orques captives en viennent-elles à tuer ? Mon point de vue.

L’annonce faite par SeaWorld à propos de sa nouvelle attraction, le « Up-Close tour », est préoccupante. Selon Susan Storey, porte-parole de la compagnie, cette occasion « pédagogique » durant laquelle « les visiteurs ont l’opportunité d’envoyer un signal aux orques qui agiteront alors leur queue pour faire des vagues, ou exécuteront des sauts », n’est pas si éloigné que ça du spectacle de cirque. Il est probable que ce ne soit que le début d’une longue série de promesses non tenues.

Tout au long de mes quatorze années de carrière en tant que dresseur en chef à SeaWorld, gérer les interactions entre les animaux et le public fut un défi constant pour nous autres les dresseurs, ou les « comportementalistes » comme les appelle aujourd’hui la compagnie. Pour les orques, les interactions étaient à la fois prévisibles et insipides. Bien souvent, nous les privions de nourriture et en gardions en bonne quantité pour les séances interactives, afin d’obtenir d’elles une participation plus enjouée. Même alors, il n’était pas rare que la technique suscite chez elles l’aversion, menant au refus de coopérer après la privation de repas vécue comme une punition.

Sur le plan comportemental, l’ennui et la monotonie peuvent avoir de graves conséquences, car ils mènent à la frustration, la principale cause de l’agression. J’ai personnellement été témoin de nombreuses agressions de la part d’animaux sur des dresseurs, lors de séances d’interaction avec le public. Quand l’incident se produit avec des orques, le risque de blessures graves et de décès augmente de façon exponentielle.

L’illustration parfaite : l’affaire Dawn Brancheau.

Impossible d’oublier que Dawn a été saisie puis entraînée dans l’eau par Tilikum à l’occasion d’une séquence très ennuyeuse du show interactif « Dine with Shamu ». Juste avant, elle devait le diriger sous l’eau vers un autre dresseur, pour une interaction avec un visiteur du parc situé dans la zone d’observation sous-marine. Nous ne saurons jamais pourquoi Tilikum a réagi ainsi ce jour-là. Mais en privé, entre supérieurs, nous avons beaucoup discuté et estimé qu’on ne pouvait pas écarter l’hypothèse que la monotonie et la frustration aient pu largement contribuer à déclencher l’attaque fatale. Malgré la tentative de classer la mort de Dawn comme une noyade, la réalité macabre, comme confirmée par l’autopsie, était qu’elle avait été démembrée. Dans ma seule carrière de dresseur, les orques de SeaWorld ont tué trois personnes.

Depuis 2013, l’année de sortie du documentaire « Blackfish », qui fut alors une véritable révélation, les avancées pour mettre un terme à la captivité des orques ont été sans précédent. L’adoption de la loi sur la protection des orques en Californie a obligé la compagnie SeaWorld à mettre fin à son programme d’élevage des épaulards. Cette adoption a contraint le parc à transformer ses représentations de cirque théâtrales en spectacles plus « éducatifs », et a interdit à SeaWorld de séparer les mères de leurs petits, en rendant illégal leur transport à travers les Etats. Cette loi a également empêché l’embarquement des orques vers d’autres parcs marins dans le monde – y compris le matériel génétique utilisé pour l’insémination artificielle. Ces lois ont mis fin au programme d’élevage de la compagnie, mais la société proclame qu’elle l’a fait volontairement, ce qui est tout simplement faux.

Le vent a tourné et le public a changé d’avis. On ne peut pas dire le contraire. Le public, en nombre croissant, s’est rendu compte qu’il était contraire à l’éthique de détenir captifs des orques et d’autres animaux, dans un but lucratif et pour divertir. Des législateurs, aux États-Unis et dans d’autres pays, sont du même avis.

Aujourd’hui, d’autres lois sont en préparation et s’inspirent du texte adopté en Californie. La Loi sur la protection des orques en Floride (Florida Orca Protection Act), soutenue par l’Animal Legal Defense Fund, obligerait SeaWorld à tenir ses promesses si elle était adoptée. Face à l’entrée récente d’investissements chinois, et à la capacité de la compagnie à rebondir, le processus législatif est à la traîne.

Les efforts désespérés de SeaWorld pour redorer son image tombent à l’eau. La compagnie est confrontée à de nouvelles révélations explosives concernant une fraude sur des valeurs mobilières. Deux enquêtes fédérales distinctes en sont à l’origine, l’une menée par le Département de la Justice des États-Unis, et l’autre par la Commission sur la Sécurité et les Echanges. Les faits sont là, le public prend conscience et a les yeux rivés sur SeaWorld.

Une orque captive âgée de 3 mois est récemment décédée des suites d’une maladie, ce qui porte à dix le nombre d’orques mortes en captivité ces dix dernières années. Plus récemment, Tilikum est décédé en janvier, et Unna l’année dernière, à 18 ans à peine. Malgré ces disparitions liées à l’immunosuppresseur, et le fait que d’autres orques sont traitées avec des médicaments contre les maladies chroniques, SeaWorld maintient toujours que ses orques sont « saines et prospères ». Alors que l’orque matriarche Kasatka lutte pour la vie, SeaWorld, fidèle à sa ligne de conduite, dissimule la vérité sur ses réelles conditions de santé.

Ayant passé un grand nombre d’heures à m’occuper de ces animaux (qui eux ne tirent aucun avantage des bénéfices engrangés, et qui continuent à nager dans le même petit bassin), qui finiront encore plus frustrés et potentiellement agressifs face au développement de ces «rencontres avec le public», je suis forcé de me demander pourquoi SeaWorld n’a pas appris des erreurs du passé ?

John Hargrove est un ancien dresseur d’orques en chef qui a travaillé à la fois au SeaWorld du Texas et à celui de Californie. Au cours de ses quatorze années de carrière, il a également été superviseur principal du programme des orques au Marineland d’Antibes, en France. John a aussi apporté son soutien et son témoignage d’expert dans l’élaboration de la Loi californienne sur la protection des orques, qui a été adoptée. Les éditions Macmillan ont publié son récit autobiographique intitulé « Beneath the Surface » (Sous la surface), qui est devenu un best-seller dans cinq catégories différentes du New York Times, et a été publié à l’échelon international.

© Traduction : Léana Bàg & David Delpouy pour Réseau-Cétacés

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Source : Un article de John Hargrove – Publié le 03 Août 2017 sur le site du Sun Sentinel
Photo de une : John Hargrove

 

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