Les orques dépérissent en captivité, voici pourquoi.

Les mammifères marins, les stars des spectacles donnés dans les parcs de loisirs du monde entier, meurent prématurément.

Traduction de David Delpouy pour Réseau-Cétacés d’un article de Natasha Daly publié le 25 mars 2019 sur le site du National Geographic.

En janvier 2019, Kayla a perdu la vie. Cette orque, âgée de trente ans, vivait au SeaWorld d’Orlando. Dans la nature, elle aurait probablement atteint la cinquantaine, voire les quatre-vingt ans. Kayla a toutefois vécu plus longtemps que n’importe quelle orque née en captivité.

On ignore ce qui l’a tuée (SeaWorld n’ayant pas publié les résultats de sa nécropsie, et la loi ne l’y obligeait pas), mais de toute façon, la cause directe de son décès ne nous aurait pas éclairés davantage : bien souvent, les orques meurent pratiquement toutes de pneumonie ou d’autres infections opportunistes qui se développent parce que l’animal est déjà affaibli. C’est ce que révèle une base de données contenant des rapports de nécropsie, conservée par l’organisation à but non lucratif Orca Project Corp., composée de spécialistes des mammifères marins opposés à la captivité des orques.

D’après les informations contenues dans deux bases de données tenues par des spécialistes des cétacés, soixante-dix orques sont nées en captivité dans le monde depuis 1977 (sans compter les trente supplémentaires décédées à la naissance ou in utero). Trente-sept d’entre elles, dont Kayla, ont aujourd’hui perdu la vie. Seule une poignée d’orques capturées dans la nature a vécu plus de trente années. À ce jour, jamais aucune orque née en captivité n’y est parvenue.

Cinquante-neuf orques sont actuellement détenues en captivité dans des parcs marins et des aquariums à travers le globe. Certaines ont été capturées à l’état sauvage, certaines sont nées en captivité. Un tiers des orques captives dans le monde se trouvent aux États-Unis, et toutes, sauf une, vivent dans les trois parcs de SeaWorld à Orlando, San Diego et San Antonio. Lolita, une orque âgée de cinquante-quatre ans, a été capturée en 1970 dans les eaux de l’État de Washington. Elle vit seule au Seaquarium de Miami, dans un bassin à ciel ouvert mesurant moins de deux fois la longueur de son corps.

Dix nouvelles orques capturées en milieu sauvage languissent actuellement dans des enclos marins en Extrême-Orient russe, tandis que le gouvernement enquête sur leur probable capture illégale. Si elles venaient à être vendues à des aquariums, probablement en Chine, le nombre total d’orques captives s’élèverait à 69.

De nombreuses preuves étayent le fait que les cétacés – orques, bélugas, dauphins et marsouins – dépérissent en captivité. Ce sont des animaux sociaux très intelligents, génétiquement programmés pour vivre, migrer et se nourrir sur de grandes distances dans l’océan. Les orques, qu’elles soient nées dans la nature ou en captivité, sont les plus mal loties, déclare Naomi Rose, spécialiste des mammifères marins à l’Animal Welfare Institute, une organisation à but non lucratif située à Washington, D.C.

C’est en partie dû à leur taille. Les épaulards sont des animaux imposants qui parcourent de grandes distances dans la nature – en moyenne soixante-quinze kilomètres par jour – pas seulement parce qu’ils le peuvent, mais parce qu’ils en ont besoin, pour varier leur alimentation et se dépenser. Ils plongent quotidiennement, à plusieurs reprises, à des profondeurs de trente à cent-cinquante mètres.

« C’est de la biologie élémentaire, » confie Naomi Rose. Une orque née en captivité, même si elle n’a jamais vécu dans l’océan, possède les mêmes pulsions innées, poursuit-t-elle. « Si la nature vous a fait évoluer pour parcourir de longues distances à la recherche de nourriture et de partenaires, vous êtes adapté à ce type de mobilité, que vous soyez un ours polaire, un éléphant ou une orque, » poursuit Naomi Rose. « Mettez des orques dans un enclos de quarante-cinq mètres de long sur vingt-huit mètres de large, avec une profondeur de neuf mètres, vous en ferez des patates de canapé. »

Naomi Rose explique qu’un des principaux indices permettant de déterminer si un mammifère s’adaptera ou non à la captivité réside dans l’observation de sa zone de répartition en milieu naturel. Plus elle est large, moins il aura de chances de s’épanouir en milieu confiné. C’est pour cette raison que certains zoos ont progressivement abandonné les exhibitions d’éléphants.

On peut reproduire des environnements terrestres ressemblants, comme par exemple une savane, mais il est impossible de recréer un océan.

« Aucun mammifère marin n’est adapté pour évoluer dans un monde créé pour lui, dans un enclos en béton, » insiste Naomi Rose.

DES SIGNES DE SOUFFRANCE

D’après les spécialistes du bien-être animal, il est très difficile de prouver précisément ce qui raccourcit réellement la durée de vie des orques en bassin. « Le problème avec les orques captives, c’est que leur état de santé est fortement entouré de mystères, » déclare Heather Rally, vétérinaire spécialiste des mammifères marins à la PETA Foundation. Seuls les employés d’un établissement détenteur d’orques sont réellement amenés à les côtoyer, et rares sont les informations à être rendues publiques.

La captivité peut indéniablement compromettre la santé des orques. C’est flagrant en ce qui concerne la partie la plus vitale du corps des épaulards : leurs dents. Une étude publiée en 2017 dans la revue Archives of Oral Biology a révélé qu’un quart des orques captives aux États-Unis souffrait de graves affections dentaires. Au moins soixante-dix pour cent d’entre elles ont des dents abîmées. Certaines populations d’orques sauvages présentent elles aussi des signes d’usure, mais elles sont symétriques et se produisent progressivement au fil des décennies, contrairement aux dégâts sévères et irréguliers constatés chez les orques captives.  

Selon l’étude, les dommages sont en grande partie dus au fait que les orques captives usent avec persistance leurs dents contre les parois des bassins, souvent jusqu’à la pulpe. Ces zones broyées se transforment en cavités ouvertes, très sensibles aux infections, malgré les rinçages réguliers effectués à l’eau propre par les soigneurs.

Ces comportements induits par le stress sont répertoriés dans les études scientifiques depuis la fin des années 1980. Communément appelées stéréotypies (répétitions de mouvements sans aucune fonction évidente), elles impliquent souvent des automutilations, et sont typiques des animaux captifs, qui sont partiellement ou totalement dépourvus d’enrichissement, et qui vivent dans des enclos exigus.

Parmi tous les animaux de la planète, les orques possèdent le deuxième plus gros cerveau. À l’instar des humains, leur cerveau est très développé dans les domaines de l’intelligence sociale, du langage et de l’auto-conscience. Les recherches ont montré que dans la nature les orques vivent dans des groupes familiaux très soudés, partageant une culture évoluée et unique, transmise de génération en génération.

En captivité, les orques sont détenues dans des groupes sociaux artificiels. Quelques-unes, comme Lolita, vivent totalement seules. Les orques nées en captivité sont généralement séparées de leur mère à un âge beaucoup plus avancé que dans la nature (où les orques mâles restent souvent avec leur mère toute leur vie) et sont fréquemment transférées d’un établissement à l’autre. Kayla a été séparée de sa mère à l’âge de onze mois, et a été déplacée à quatre reprises dans différents parcs du pays appartenant à SeaWorld.

Le stress de la rupture sociale est aggravé par le fait que les orques captives n’ont aucune possibilité d’échapper aux conflits avec d’autres orques, ni de nager dans des conditions naturelles dans les bassins.

En 2013, le documentaire Blackfish a révélé l’impact psychologique de la captivité, à travers l’histoire de Tilikum, une orque capturée en milieu sauvage, qui a tué un dresseur au SeaWorld d’Orlando. Le film aligne les témoignages d’anciens dresseurs de SeaWorld et de spécialistes des cétacés, qui affirment que le stress a directement conduit Tilikum à se révéler agressif envers les humains (l’orque avait déjà tué un autre dresseur dans un parc n’appartenant pas à SeaWorld, en Colombie-Britannique, au Canada). Les archives judiciaires montrent qu’entre 1988 et 2009, SeaWorld a documenté plus de cent incidents dans lesquels leurs pensionnaires s’étaient montrées agressives envers les dresseurs. Onze de ces incidents ont entraîné des blessures et un décès.

Blackfish comprend aussi une interview de John Crowe, un participant repenti aux opérations de capture des épaulards dans la nature. Il décrit en détails le processus de capture des jeunes orques : les gémissements des bébés piégés dans le filet, la détresse des membres de leur famille, frénétiquement regroupés aux abords, et le sort des bébés n’ayant pas survécu à l’opération. Leurs corps étaient ouverts et remplis de pierres qui les faisaient couler au fond de l’océan.

UNE REMISE EN QUESTION

Blackfish a suscité la vive colère du public. Des centaines de milliers de téléspectateurs indignés ont signé des pétitions demandant à SeaWorld de retirer les orques de ses parcs, ou de fermer complètement les portes. Des sociétés partenaires telles que Southwest Airlines et Miami Dolphins ont coupé leurs liens avec SeaWorld. La fréquentation a chuté et ses actions ont entamé une série de piquées dont elle ne s’est jamais remise.

« Notre campagne était marginale. Nous touchons aujourd’hui le grand public. C’est arrivé du jour au lendemain, » raconte Naomi Rose, qui se bat pour le bien-être des orques captives depuis les années 1990.

Depuis des années, des groupes de protection animale tentent de poursuivre en justice le Département de l’agriculture des États-Unis, tenu d’appliquer la loi fédérale, l’Animal Welfare Act, pour ne pas avoir correctement veillé au bien-être des animaux gardés en captivité à des fins de divertissement. Les efforts n’ont jamais abouti, déclare Jared Goodman, directeur chargé du droit des animaux à la PETA Foundation, auteur de nombreuses actions en justice.

Mais en 2017, les choses ont commencé à changer. L’Etat de Californie a rendu illégal l’élevage des orques. Peu de temps après, SeaWorld, qui possède un parc à San Diego, a annoncé vouloir mettre un terme au programme de reproduction des orques en captivité, affirmant que les orques actuelles feraient partie de la dernière génération à vivre dans ses parcs. Bien que vingt orques et de nombreux autres cétacés continuent de vivre et de se donner en spectacle au sein de ses structures, la société concentre de plus en plus son marketing autour de ses attractions foraines.

Au niveau fédéral, le député du Congrès américain Adam Schiff, un démocrate de Californie, a présenté à plusieurs reprises un projet de loi pour faire progressivement disparaître les spectacles d’orques captives aux États-Unis. Au Canada, un projet de loi fédéral, sur le point d’être adopté en fin d’année, vise à interdire tous les spectacles de cétacés (non seulement les orques, mais également les dauphins, les marsouins et les bélugas).

ENVISAGER L’AVENIR 

Mais il reste l’épineux problème du devenir des vingt-deux orques captives, aux États-Unis et au Canada, si la législation fédérale venait à fermer des structures de captivité, ou si des parcs comme SeaWorld convenaient d’aller plus loin en se séparant de la totalité de ses orques. Aucun de ces animaux ne pourrait être relâché dans la nature – ils sont devenus dépendants des hommes pour leur alimentation.

Le Whale Sanctuary project, dirigé par un groupe de scientifiques spécialistes des mammifères marins, de vétérinaires, d’experts en politique et d’ingénieurs, a pour objectif de créer de vastes sanctuaires marins destinés à accueillir des cétacés anciennement captifs ou ayant été secourus. L’idée est que les animaux sont capables de vivre dans des habitats délimités dans l’océan, tout en bénéficiant des soins et de la nourriture apportés par l’homme. Le groupe a identifié des sites potentiels en Colombie-Britannique, dans l’État de Washington et en Nouvelle-Écosse. Le processus logistique pour rendre possible la création d’un sanctuaire sera complexe avoue Heather Rally, membre du conseil consultatif de l’organisation.

« Des sanctuaires existent pour toutes les autres espèces, » poursuit-t-elle. Malgré les difficultés, « c’est le moment idéal pour créer un sanctuaire pour les mammifères marins. On l’attend depuis si longtemps. »

Le Whale Sanctuary Project espère établir un éventuel partenariat avec SeaWorld dans le processus de réhabilitation. La société SeaWorld s’oppose au concept des sanctuaires marins – qu’elle considère comme des « cages marines ». En outre, elle estime que les dangers environnementaux et un habitat radicalement différent stresseraient probablement ses pensionnaires en leur faisant plus de mal que de bien. La société a supprimé de son site internet une déclaration de 2016 précisant son opposition, mais un représentant a confirmé au National Geographic que la position de SeaWorld restait inchangée.  

Bien qu’il soit permis d’espérer un meilleur avenir pour les orques captives d’Occident, l’industrie de la captivité des mammifères marins continue de croître en Russie et en Chine. En Russie, les dix orques récemment capturées languissent dans un petit enclos marin, dans l’attente de connaître leur sort. À l’heure actuelle, la Chine compte soixante-seize parcs marins en activité, et vingt-cinq autres sont en construction. La grande majorité des cétacés captifs ont été capturés en milieu sauvage et importés de Russie et du Japon.

La Chine « n’a pas eu son effet Blackfish, » confie Naomi Rose. Mais elle espère qu’il se manifestera, parce qu’elle l’a déjà vu se produire.

« Vous n’auriez pas rédigé cet article il y a dix ans, » confie-t-elle.

 

Article original, publié le 25.03.19 : Orcas don’t do well in captivity. Here’s why.
Photos :
(1) Par Albino Orca
commons.wikimedia.org
(2) Par Loadmaster (David R. Tribble)
commons.wikimedia.org

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