Canada ~ Une baleine à bosse en très mauvaise posture à Montréal

Elle est la première baleine à bosse à être observée aussi loin en amont sur le Saint-Laurent et elle a même multiplié les sauts spectaculaires tout près du Vieux-Montréal, samedi. Mais au-delà de l’engouement suscité par la présence de ce cétacé, les experts s’expliquent mal les raisons qui l’ont poussé à quitter son habitat naturel, d’autant plus que sa fâcheuse situation pose un risque certain pour sa survie.

« Je l’ai vu samedi, à partir du quai de l’Horloge, et l’animal me semblait être en excellente forme. Il a fait plusieurs sauts, il se maintenait dans le courant. Je n’aurais jamais imaginé voir une baleine à bosse faire des sauts à Montréal. Mais est-ce que les sauts sont une indication qu’elle est en bonne forme, ou plutôt qu’elle est dans un endroit qu’elle ne comprend pas ? On ne sait pas », laisse tomber Richard Sears, pionnier de la recherche sur les cétacés au Québec et fondateur de la Station de recherche des îles Mingan.

Malgré plus de 40 années passées à étudier les baleines sur le Saint-Laurent, M. Sears s’explique mal les raisons qui ont pu pousser cette baleine à bosse à quitter son habitat naturel et à remonter le cours d’eau sur plus de 400 kilomètres.

« C’est peut-être juste une anomalie. Les animaux font des erreurs, comme nous. »

D’autant plus que, dans ce cas, il s’agit d’un jeune rorqual, probablement âgé de deux ou trois ans. Or, les jeunes cétacés peuvent être plus enclins à l’exploration, ce qui peut les conduire à se retrouver en mauvaise posture, comme c’est le cas ici.

Pour le moment, le cétacé est toutefois en bonne forme physique, malgré une longue route à contre-courant. La diffusion d’images de ses sauts prises samedi, mais aussi le caractère inédit de la situation ont d’ailleurs attiré quelques centaines de curieux dimanche, venus tenter leur chance pour apercevoir cette baleine. Plusieurs sont repartis bredouilles, puisque le rorqual a nagé toute la journée tout juste à l’est du pont Jacques-Cartier, caché derrière un convoi ferroviaire de conteneurs stationné sur les voies du port de Montréal.

Les gens présents évoquaient les mêmes préoccupations sur le sort du cétacé : est-ce que l’eau douce est néfaste pour un mammifère marin qui vit exclusivement en eau salée ? Est-ce que la baleine peut s’alimenter ? Est-ce qu’une intervention est possible pour sauver cette baleine à bosse ?

On sait que le rorqual peut très bien nager en eau douce, mais seulement « à court terme ». .

« Elle pourrait développer des problèmes de peau, des infections ou se déshydrater à moyen et à long terme, mais ce n’est pas une menace immédiate », explique la porte-parole du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins, Marie-Ève Muller.

Dans l’immédiat, le principal risque pour cette baleine d’environ 10 mètres de longueur, pour un poids avoisinant les 15 tonnes, demeure le trafic maritime intense dans le secteur. Samedi et dimanche, des patrouilleurs en moto marine du Service de police de la Ville de Montréal ont d’ailleurs dû intervenir à plusieurs reprises pour éviter que des plaisanciers s’approchent trop près de l’animal. La réglementation fédérale « interdit » de s’approcher à moins de 100 mètres des mammifères marins, afin de ne pas les perturber.

Une équipe de Pêches et Océans Canada doit également continuer de surveiller la situation « au moins pour la prochaine semaine », a indiqué dimanche un porte-parole du ministère. Le Réseau québécois d’urgence pour les mammifères marins collaborera au suivi du cas. Et du côté du Port de Montréal, on souligne que la situation est suivie de près, « pour s’assurer que la navigation commerciale n’ait pas d’impact sur l’animal ».

Baleine en péril ?

Il n’en demeure pas moins que la vie de cette baleine à bosse, qui fait partie d’une espèce ayant l’habitude de très longues migrations, pourrait être menacée si elle demeure dans la région de Montréal.

« Peut-elle trouver de la nourriture ? C’est possible, mais nous n’avons aucune preuve de cela. Si elle n’a pas de nourriture, elle risque de décliner. Si elle reste ici et qu’elle s’amaigrit, ça deviendra risqué pour elle. Mais rien ne l’empêche de tourner de bord et de redescendre avec le courant, vers Québec et l’estuaire », explique Richard Sears.

Dans le cas contraire, est-elle condamnée ?

« On verra. C’est toujours une possibilité, parce qu’elle est loin de son habitat normal. Elle pourrait s’entêter jusqu’à ce qu’elle meure, où alors décider de partir. Mais si elle reste au même endroit et qu’il n’y a pas de nourriture, je ne lui donnerais pas beaucoup de chances de survie. Et nous ne sommes pas dans sa tête. Peut-être qu’elle est très stressée, qu’elle ne sait pas où aller et qu’elle ne comprend pas pourquoi elle ne trouve pas ce qu’elle cherche. C’est possible », ajoute l’expert des grands rorquals.

D’autres cas de baleines à bosse ayant remonté des fleuves ont été rapportés au fil des ans, notamment sur la côte est américaine. Mais la plupart du temps, les animaux sont retournés d’eux-mêmes en milieu marin, généralement parce qu’ils se trouvaient moins loin de leur habitat naturel que la baleine à bosse qui nageait dimanche à côté du parc d’attractions de La Ronde.

Les experts qui ont analysé ce nouveau cas sont donc formels : il serait pour ainsi dire impossible de tenter une opération visant à déplacer ou à effaroucher cette baleine, de façon à la forcer à prendre le chemin du retour vers l’estuaire du Saint-Laurent.

« Des méthodes d’effarouchement ou d’attraction existent et sont susceptibles de fonctionner pour des déplacements de courtes distances, mais seraient peu applicables pour aider la baleine à franchir les quelque 400 kilomètres qui la séparent de son habitat », souligne Marie-Ève Muller.

Richard Sears abonde dans le même sens.

« Si on intervient, on pourrait aussi bien la faire paniquer et lui faire du tort. C’est donc mieux de laisser la nature suivre son cours. C’est malheureux à dire, mais si cette baleine a choisi de son propre gré de venir ici, et si elle a fait une erreur, c’est ainsi. Ce n’est pas parce qu’on veut voir l’animal mourir, mais c’est naturel. »

Si elle venait à s’échouer vivante ou à être blessée, les autorités se disent toutefois prêtes à intervenir.

Source : Le Devoir – Publié le 01.06.2020
Photo de une : Pixabay

h

En opération au large des Embiez, la SNSM de Bandol est assistée par un banc de dauphins
Les vocalisations des narvals ont été enregistrées dans l'océan Arctique

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *