Histoire de dauphins rares et singuliers placés en captivité (Première partie)

Histoire de dauphins rares et singuliers placés en captivité (Première partie)

Depuis que les cétacés sont détenus en captivité, les parcs marins et les aquariums ont conservé une variété d’espèces. Aujourd’hui, la plupart de ces parcs exhibent les incontournables qui attirent les foules (tels que les Grands Dauphins et les bélugas) ou encore leurs bijoux tant convoités (les orques ou les dauphins albinos). Mais, plus rarement, des espèces plus insaisissables séjournèrent dans les parcs marins, que leur présence soit due à des échouages, ou à des captures volontaires pour des études scientifiques.

Ces dauphins énigmatiques ne furent conservés qu’une poignée de fois. Pourtant, leur présence ne fut pas toujours rendue publique. On ne retrouve certaines traces écrites que dans d’anciens rapports scientifiques, des brochures de conférences ou des livres universitaires. La plupart sont difficilement accessibles sur Internet.

Tout comme le marsouin de Dall et les dauphins de l’Indus sur lesquels j’ai rédigé des articles auparavant, j’ai estimé que ces espèces méritaient une mise en lumière de leur histoire dans un chapitre à part entière. La liste des espèces rares ou inhabituelles détenues captives fut étonnamment étendue.


Le dauphin de Fraser

Un dauphin de Fraser dans son milieu naturel. © Robert Pitman, NOAA/CC-BY-2.0.

Grégaire, craintif mais jouant volontiers dans le sillon des vagues à la proue des navires, le dauphin de Fraser est une espèce pélagique non étudiée. Réunis en groupes hétérogènes composés de cent à mille individus, ils ont été principalement repérés dans le Golfe du Mexique et dans l’Océan Indien.

D’avril 1974 à juillet 1975, l’Ocean Park de Hong Kong mena une mission de reconnaissance et de prélèvement aux Philippines afin d’approvisionner son parc en développement en diverses espèces de cétacés. De juin 1974 à juillet 1975, seize dauphins de Fraser furent capturés à l’aide d’un filet verveux et hissés à bord, dans la mer des Camotes, à l’est de la ville de Cebu. Quelques dauphins furent gardés dans un enclos de fortune non loin de la rive de Cebu. Cette construction était délimitée par une chaîne de 12 mètres sur une profondeur d’eau avoisinant les 6 mètres. Les dauphins restants, capturés au cours du printemps et de l’été 1975, furent déplacés dans une piscine hors-sol de deux mètres de profondeur, et de 8 mètres de diamètre.

Un dauphin de Fraser sautant sans le savoir dans un filet verveux. Crédit photo Ocean Park 34th IWC Report (1984).

Une fois dans les enclos, tous les dauphins de Fraser captifs débutèrent une grève de la faim. Dix jours après, six d’entre eux furent libérés parce qu’ils « refusaient de s’alimenter et étaient jugés être dans un état critique ». Six autres, malgré une alimentation forcée, succombèrent dans les quatorze à vingt et un jours suivants. Les quatre derniers parvinrent à survivre sur une durée de trente à cent jours (soit une moyenne de quarante-cinq jours).

Curieusement, les dauphins détenus en mer le long de la rive de Cebu devinrent angoissés face aux fluctuations des niveaux d’eau causées par la marée. Les quelques-uns qui se trouvaient dans la piscine fermée, hors-sol, s’adaptèrent plus facilement en raison de la profondeur et des niveaux d’eau constants. Toutefois, les fondateurs d’Ocean Park, Douglas ‘Ted’ Hammond et Steven Leatherwood, conclurent que « l’état de nervosité et la « fragilité » générale de cette espèce les rendaient probablement inaptes à la captivité. »

Un autre dauphin de Fraser (une femelle adulte) fut détenu à l’aquarium d’Okinawa Churaumi pendant 20 jours après avoir été libéré d’un filet maillant le 1er septembre 1984.

Un dauphin de Fraser accueilli dans un bassin de détention (photo de gauche). Un autre nourri de force (photo de droite). Crédit photo Ocean Park, 34th IWC Report (1984).


Le dauphin d’Hector

© Gregory “Slobirdr” Smith, CC BY-SA 2.0.

Narwhale au Marineland de Napier, en Nouvelle-Zélande. © William Dawbin. Source: The World’s Whales: The Complete Illustrated Guide (1984). Scanné par l’auteur.

Issus des eaux néo-zélandaises, ces dauphins menacés d’extinction, cousins des dauphins de Commerson, ont connu un bref séjour dans les aquariums, avec des résultats médiocres.

Du 6 au 12 février 1970, le Marineland de Napier, situé dans la baie de Hawke, entreprit une expédition de captures. Cette opération faisait suite à la conclusion de son enquête menée douze mois durant sur la population estimée de dauphins, et sur leur étude comportementale. Au cours de cette excursion de six jours, deux mâles et deux femelles furent capturés dans la baie de Cloudy. Ces derniers furent déplacés dans une piscine portable de 5,4 mètres sur 1,2 mètre, dans une ancienne station de chasse à la baleine de Tory Channel. Ils furent ensuite transportés le 13 février à Napier, deux par deux, par camion puis par avion, sur un vol qui dura une heure et demi.

Le petit groupe arriva « en bonne condition » et « s’alimenta sans problème » dans le bassin médical rempli d’eau naturelle, directement pompée dans l’océan.  Mais l’optimisme fut de courte durée. Six semaines après la capture, une femelle décéda pour des motifs non divulgués.

Deux mois et demi plus tard, une nouvelle catastrophe eut lieu. Les détails ne sont pas très clairs, mais l’un des phoques-léopards de l’établissement réussit à s’échapper de son enclos et trouva le moyen de rejoindre les bassins des dauphins d’Hector. Ce fut un « carnage », et la dernière femelle fut tuée. Alors que les deux mâles avaient survécu, l’un allait trouver la mort deux semaines après l’attaque. Une fois encore, la cause du décès ne fut pas communiquée. Ces circonstances ont fait que Narwhale, du nom du bateau qui l’avait capturé, se retrouva seul.

Narwhale lors d’un spectacle au Marineland de Napier. © William Dawbin. From The World’s Whales, scanné par l’auteur

Il convient de souligner que les dauphins d’Hector étaient susceptibles de contracter des infections à staphylocoques et des problèmes dermatologiques. Cela aurait joué un rôle dans deux décès chez les dauphins. Dans un registre publié dans les pages de Investigations on Cetacea, il fut rapporté le 24 mai que, lorsque la mer était agitée et venait troubler l’eau des bassins, Narwhale devenait beaucoup plus vif, plongeant dans son enclos comme jamais auparavant. Le personnel de Napier en arriva à la conclusion que certains niveaux de salinité et un ensoleillement important aggravaient l’état de sa peau. Une protection solaire fut installée au-dessus de la piscine, et les murs du bassin ne furent plus nettoyés, permettant le développement des algues, et empêchant la réflexion du soleil. Sa peau s’en trouva progressivement soulagée.

Au début de l’été, Narwhale fut transféré du bassin de soins vers les principaux bassins de spectacle (où les dauphins communs et obscurs étaient retenus) et « réagit plutôt bien » à un mois de dressage de base. À l’automne 1970, il pouvait «sauter et récupérer une balle sur injonction», se produisant aux côtés de ses congénères, les dauphins communs et obscurs. Il vécut à peine deux ans et demi à Napier, avant de succomber à la fin de l’année 1972.


Le dauphin du Nord

Dépourvus d’aileron dorsal, ces dauphins nomades en forme de torpille (ou Lissodelphis borealis) errent dans l’océan Pacifique. Ils sont observables le long de la côte californienne, lorsqu’ils suivent les bancs de calmars durant l’hiver et le printemps.

La Marine des États-Unis a été la première à capturer cette espèce, mais la date exacte n’a pu être confirmée. Forrest G. Wood, alors chef du programme de mammifères marins de la Marine américaine, a fait allusion à une opération de capture d’un nombre indéterminé de L. borealis. Selon son témoignage, ces dauphins ont survécu au voyage jusqu’à l’enceinte des biosciences marines du Naval Missile Center en Californie, mais tous sont morts le lendemain.

Une des seules illustrations retrouvée du dauphin du Nord détenu au Marineland du Pacifique. On peut apercevoir le dauphin de Dall en arrière-plan. Source: Valley News, le 14 novembre 1972.

Une tentative de capture mieux enregistrée fut organisée par le Marineland du Pacifique. Le 27 février 1969, l’équipe de capture du Marineland pistait un groupe près de l’île de Catalina avant de déployer son filet verveux adapté. Au moment de la saisie, le dauphin « est devenu immobile à la surface à l’instant où le filet s’est refermé autour de la tête et des nageoires ». Le jeune mâle fut ramené au parc et placé dans un bassin avec quatre dauphins à flancs blancs du Pacifique, auxquels, une fois lâché, il se joignit rapidement pour nager en leur compagnie. Il décéda trois jours plus tard. Les résultats de l’autopsie mirent en évidence des signes de stress dus à la capture et au choc subi face à un nouvel environnement.

Marineland tenta à nouveau sa chance en 1972. Le 25 février, un autre mâle L. borealis fut capturé et détenu dans un bassin d’acclimatation avec les dauphins à flancs blancs du Pacifique. Le lendemain, il s’alimenta avec aisance et survécu au-delà de la date fatidique des trois jours. Trois mois plus tard, il fut transféré dans le bassin de spectacle d’environ deux millions de litres avec un marsouin de Dall. Leurs débuts publics furent titrés dans les journaux locaux, qui mirent en avant la rareté de leur espèce. Le L. borealis vécu 15 mois à Marineland avant de mourir le 18 mai 1973. La cause du décès fut « indéterminée », mais une infection importante des sinus par un parasite, des ulcères et des abcès des sinus furent détectés lors de l’autopsie, ce qui contribua probablement à son décès.

La dernière capture volontaire de spécimen vivant de L. borealis fut réalisée en 1982 par le SeaWorld de San Diego. Le 4 février, deux mâles et une femelle furent capturés. En deux semaines, le trio succomba. L’un décéda de choc, l’autre d’une pneumonie, et le dernier d’une hémorragie cérébrale.

Femelle échouée en septembre 1995. Scan issu de A World Beneath the Waves de SeaWorld Education Department, 1998. (Scan fourni par Jennifer Bennett)

Depuis, presque tous les L. borealis placés en captivité ont été des individus échoués. Le 24 mai 1976, un mâle et une femelle furent retrouvés empêtrés sur la côte de Nagai, dans la préfecture de Kanagawa, au Japon. Le couple fut conduit à l’aquarium d’Enoshima, où ils vécurent seulement deux jours.

Le Pacific Marine Mammal Center, une installation de sauvetage située à Laguna, et spécialisée dans le soin des pinnipèdes échoués, orphelins ou blessés, accueillit un L. borealis mâle le 18 février 2006 (échoué sur San Onofre), et un autre le 1er octobre 2007 (échoué dans le Marin County). Tous deux succombèrent le jour de leur sauvetage.

Même scénario au SeaWorld de San Diego, deux autres individus furent emmenés pour être réhabilités. Une femelle adulte (voir photo), retrouvée sur une plage de San Luis Obispo en septembre 1995, n’a survécu qu’un peu plus d’un mois dans les bassins de réadaptation.

Autre cas avec ce mâle juvénile, échoué sur une plage de Corona del Mar le 21 mai 2006. Émacié et maladif, il fut d’abord renvoyé dans l’eau par un promeneur avant de s’échouer à nouveau. Il fut envoyé d’urgence au SeaWorld de San Diego, placé dans un bassin de soins, et alimenté via un tube à base de lait de dauphin synthétique. Sa santé ne s’est jamais stabilisée, et son comportement laissa supposer des dommages neurologiques. Il décéda après deux semaines de soins, et on découvrit plus tard que la cause du décès était due à une hydrocéphalie sévère et d’une méningo-encéphalite non-suppurative provoquée par la brucellose.


Le dauphin à flancs blancs de l’Atlantique

© Richard Sears ; photo issue de The World’s Whales : The Complete Illustrated Guide (1984). Photo scannée par l’auteur.

Préférant le froid de l’océan Atlantique Nord, les dauphins à flancs blancs de l’Atlantique (ou «lags», de leur nom scientifique, Lagenorhynchus acutus) n’ont été gardés en captivité qu’occasionnellement, à des fins de réhabilitation.

Le premier cas enregistré concernait une jeune femelle lag de 1,5 mètre de long, retrouvée échouée sur l’île de Texel, dans le nord de la Hollande. Qu’elle ait été envoyée au Sea Mammal Research Company / SEAMARCO ou au Dolfinarium Harderwijk reste indéterminé. Elle survécut six jours en captivité.

Depuis 1983, l’aquarium Mystic Marine Life du Connecticut a réhabilité et relâché un petit nombre de dauphins à flancs blancs de l’Atlantique. Les 7 et 17 décembre 1983, ce centre accueillit trois Lags de l’Atlantique qui s’étaient échoués sur le littoral du Massachusetts (deux mâles et une femelle). Un mâle décéda des suites d’une pneumonie dix jours après son sauvetage. L’autre, surnommé Harvey, percuta violemment le bord du bassin médical le deuxième jour de sa captivité, se brisant la mâchoire.

Alors qu’il s’était remis de l’accident, sa compagne ne put le rejoindre lors de sa libération au printemps, elle décéda des suites d’une septicémie et d’une pneumonie. Harvey fut cependant relâché le 11 avril 1984 parmi un groupe de lags de l’Atlantique qui était de passage. Néanmoins, ses compagnons ne sont pas morts en vain. Les chercheurs profitèrent de la situation pour réaliser des prélèvements sur les trois dauphins, afin d’étudier leurs microbes. Les résultats furent compilés dans un rapport de zoobiologie de 1988. Selon les chercheurs, les trois dauphins étaient porteurs de plusieurs microbes nocifs, dont les bactéries Klebsiella, Candida, Streptoccocus et Staphylococcus.

La femelle lag de l’Atlantique jamais nommée, en réhabilitation au Mystic Marinelife Aquarium en 1985, après s’être échouée dans un marais de Long Island. Elle ne survécut qu’une semaine après son sauvetage. Photo tirée de Asbury Park Press le 6 juin 1985.

Dans leur conclusion, les chercheurs recommandèrent, pour les futures opérations de sauvetage, de nouvelles mesures afin de séparer les dauphins fraichement sauvés des résidents captifs.

D’autres lags furent sauvés dans les années 1985 et 2003, mais ils succombèrent à des maladies. Concernant le Mystic Marinelife Aquarium, le dernier projet réussi de réhabilitation et de remise en liberté date de février 1991. Deux lags de l’Atlantique s’étaient échoués à Wellfleet, dans le Massachusetts. Amenés d’urgence à l’aquarium, le couple mâle-femelle allait être gardé dans les coulisses du parc les huit mois suivants. Les chercheurs D. Nelson et J. Lien saisirent alors l’opportunité d’étudier leur comportement, apprenant que les dauphins étaient très sensibles au bruit excessif ainsi qu’aux changements de température de l’eau.

Le 9 juin, la femelle lag de l’Atlantique décéda sans avertissement, et ce malgré les examens physiques quotidiens de routine. Au cours de l’autopsie, un abcès profond dans son poumon droit, « qu’elle portait depuis l’échouage », fut découvert. Le mâle demeura dans l’aquarium jusqu’à ce que tout revienne à la normale, au début du mois d’octobre. Le 23, il fut emmené sur la côte du Cap Ann et rendu à l’océan. Avant sa libération, une balise satellite jaune fut installée sur sa nageoire dorsale par des chercheurs du centre des sciences marines de l’Université de l’Oregon. Pendant six jours, ses mouvements et ses habitudes de plongée furent suivis, avant que le satellite ne soit délogé de sa dorsale lors d’une forte tempête.

Le couple de dauphins à flancs blancs de l’Atlantique au Mystic Marinelife Aquarium, 1991. Crédit: Mystic Marinelife Aquarium.

© Article original du Ric O’Barry’s Dolphin Project

 Publié le 1er Février 2017

© Traduction Réseau-Cétacés

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