Brésil – En vue d’aménager une voie navigable industrielle, l’habitat du dauphin et des tortues de l’Amazone pourrait être dynamité

  • En Amazonie, afin de créer un canal de navigation industrielle sur le fleuve Tocantins, le Brésil envisage l’excavation et le dragage de plusieurs millions de mètres cubes de matériaux, y compris les rochers de Lourencão, qui sont écologiquement vulnérables. Cet article comprend de rares séquences vidéo de poissons endémiques et menacés vivant dans les rapides de la rivière Tocantins.
  • En invoquant des raisons financières, l’entreprise DTA Engineering, située à São Paulo, prévoit de déverser plus de 5,6 millions de mètres cubes de sable à l’intérieur des rives du Tocantins, où les tortues d’Amazonie pondent désormais leurs œufs. Le dauphin du fleuve Araguaian, en voie de disparition, serait également touché.
  • En septembre 2019, l’IBAMA, l’agence brésilienne de l’environnement, a identifié plusieurs dizaines d’erreurs dans les études d’impact environnemental de l’entreprise DTA Engineering. Une douzaine de poissons en danger n’y sont pas énumérés, l’environnement fluvial particulièrement rocheux y est ignoré, et les tortues présentes dans les zones les plus touchées n’y sont pas étudiées.
  • L’agence IBAMA a ordonné à l’entreprise DTA d’effectuer de nouvelles études portant sur les poissons et les tortues, notamment sur les méthodes traditionnelles utilisées par les pêcheurs locaux. Six associations villageoises de pêcheurs de la zone des rochers de Lourencão (qui devraient être dynamités et dragués sur un tronçon de 35 kilomètres) avertissent que la pêche et la culture traditionnelle exceptionnelle qu’elles défendent sont en péril.

Ville de Belém, État de Pará, Brésil – Je suis assis, en compagnie d’un pêcheur, sur les rives de la rivière Tocantins, à Belém. Cette ville compte parmi plus d’une centaine de villages de pêcheurs au nord de la municipalité de Marabá. Toutes ces communautés, m’affirme-t-il, verront leurs moyens de subsistance impactés si le canal de navigation industrielle proposé pour la rivière Tocantins voit le jour. Le projet conduirait à dynamiter leurs zones de pêche et agrandirait la rivière, permettant un acheminement plus rapide du soja et des minéraux vers la Chine et l’Europe.  

Le villageois fait des gestes en direction de la rivière, ses mains se déplaçant horizontalement pour esquisser le mouvement de va-et-vient des barges cubiques glissant en amont et en aval devant sa maison.

«Ces richesses passeront ici.  Mais que nous restera-t-il ?», se demande-t-il.

Le Département National Brésilien des Infrastructures de Transport (DNIT) projette le dynamitage et le dragage d’une portion de 212 kilomètres, avec la destruction d’un tronçon de 35 kilomètres sur les 45 kilomètres de long de la rivière connue sous le nom de Pedral do Lourenção — tout ceci est assez significatif, tant d’un point de vue culturel que biologique.

L’entreprise engagée pour réaliser les travaux, DTA Engineering (et l’entreprise mère DTA-O’Martin), a déclaré qu’elle serait amenée à excaver 986 541 mètres cubes de roche sur une période de deux ans et demi. En outre, DTA prévoit le dragage sur une distance totale de 177 kilomètres, le forage de 5 674 000 mètres cubes de sable, et la destruction de sept bancs de sable. L’ensemble de cette masse serait alors déversée à l’intérieur des berges, là où les tortues amazoniennes pondent aujourd’hui leurs œufs.

Lors d’une consultation publique à laquelle j’ai assisté le 2 juillet 2019, dans la municipalité d’Itupiranga (l’une des cinq a finalement eu lieu), DTA Engineering a affirmé, dans un diaporama d’une heure, qu’aucun dommage ne serait causé aux poissons de la rivière.

Les pêcheurs ont dû attendre quatre heures, au cours de cette réunion, avant de pouvoir présenter un point de vue différent.

Une science douteuse

Six associations de communautés des cités de Belém, Praia Alta, Redonda, Santo Antonino, Cajazeiras et Tauiry ont réuni des pêcheurs pour assister à l’audience municipale. Lors de cette soirée, plus de 450 personnes ont rejoint l’auditorium d’une école locale.

Les pêcheurs étaient impatients de savoir comment plusieurs dizaines de mois de dynamitage, de dragage, d’usage de bulldozers et de construction de ports industriels le long de l’actuel fleuve amazonien bucolique —  et par la suite, le trafic de barges privant 100 à 145 mètres de largeur de rivière réservée à la pêche –  pourraient ne pas affecter leurs moyens de subsistance.

DTA PowerPoints a promis un «accès gratuit» au nouveau canal industriel, un vœu qui semblait adressé aux entreprises potentielles cherchant à expédier du soja et du minerai, et non aux pêcheurs. En effet, durant la basse saison, ces derniers ne seraient pas en mesure de descendre leurs canots dans certaines zones de la rivière Tocantins –  leur rue, leur marché, leur lien vital et leur identité.

Dans sa présentation d’une heure, l’ingénieur de l’entreprise DTA de São Paulo a simplement déclaré : «Des explosions auront lieu. Ensuite le poisson s’éloignera temporairement.»

Quand la période de consultation publique a débuté, quatre heures plus tard, la foule était épuisée et moins dense, mais constituée d’un noyau dur. Les réponses étaient limitées par les organisateurs, et un chronomètre géant, affichant des lettres numériques rouges, n’offrait que 3 minutes de parole à chaque orateur.

«Mais les poissons ne réagissent pas comme ça. Nous le savons !», a déclaré un pêcheur, réfutant l’allégation de l’entreprise.

Les pêcheurs ont expliqué comment un coup de semonce, que la DTA envisage de tirer avant le dynamitage, ne ferait pas fuir les poissons. Face à un bruit fort, les poissons s’immobiliseraient, puis s’enfuiraient dans les profondeurs des rochers de Lourencão – sans s’en éloigner, scellant leur sort.

«Vous affirmez que le poisson ne sera en aucun cas blessé, c’est faux», a déclaré un autre pêcheur.

Trois rangs derrière, un grand monsieur longiligne, le biologiste qui a étudié l’échantillon de poissons pour le rapport de l’entreprise DTA, s’est levé. «Vous ne comprenez pas», a-t-il dit, «c’est de la science.»

J’ai entendu un sifflement derrière lui. Il s’agissait de Cristiane Cunha, biologiste de l’Université fédérale du sud et du sud-est du Pará, qui a participé, avec les pêcheurs du village de Tauiry, à des années de recherches participatives sur un échantillon de poissons pour étudier leurs moyens de subsistance. Elle aussi, bien que scientifique, a dû attendre son tour pour parler.

Quand elle a pu s’exprimer, elle a éclairé l’expert de l’entreprise DTA : «Comment osez-vous dévaluer leurs connaissances ?», a-t-elle demandé.

Le biologiste Alberto Akama du musée Emilio Goeldi me confirma plus tard que les pêcheurs avaient raison ; les poissons qui habitent ces rapides rocheux ont évolué pour ne pas fuir, contrairement à ce que prétend l’entreprise DTA : «Ils ignorent tout au sujet du poisson. Au contraire, les poissons creuseront plus profondément dans les cavités de la roche, parce que c’est ainsi qu’ils se protègent. Ils ont adapté leur mécanisme d’évasion en s’enfonçant encore plus dans la roche. Ensuite, l’entreprise dynamitera les rochers et tous les poissons seront tués.»

Plus tard, lorsque l’IBAMA, l’agence brésilienne de l’environnement, publiera son rapport de septembre 2019 analysant les milliers de pages d’études sur l’impact environnemental de l’entreprise DTA, elle déclarera que les études menées par l’équipe biologiste de l’entreprise n’ont aucun caractère scientifique, et ne sont fondées sur aucune méthodologie scientifique en vigueur.

Les tortues de l’Amazone et les poissons menacés d’extinction sont en danger

Il s’avère que ni le DNIT ni l’entreprise DTA n’ont étudié les impacts écologiques du canal industriel une fois qu’il sera opérationnel, y compris les conséquences de la construction de ports de navigation et les impacts quotidiens du trafic industriel des barges.

Dans son rapport, l’IBAMA a également remis en question l’impact environnemental des mesures de construction, économiquement avantageuses, de l’entreprise DTA. Le fait de déverser 5,6 millions de mètres cubes de sable sur les plages des rivières, là où les tortues de l’Amazone pondent aujourd’hui des dizaines de milliers d’œufs, plutôt que de le transporter ailleurs, est également contesté par l’IBAMA. Les tortues résidentes sont la tortue du fleuve Amazone à taches jaunes (Podocnemis unifilis), peu étudiée mais classée depuis 1996 comme «vulnérable» par l’UICN, et la tortue géante Arrau du fleuve Amazone (Podocnemis expansa), recommandée comme «en danger critique d’extinction» en 2011 par la commission Tortoise and Freshwater Turtle Specialist Group de l’UICN. L’entreprise DTA n’a proposé aucun autre site pour accueillir les matériaux retirés.

Depuis juillet 2017, les villages de pêcheurs, dont celui de Tauiry, collaborent avec des chercheurs pour sauver les œufs de tortues et élever les jeunes, avant de les relâcher. Le barrage de Tucuruí, construit en amont en 1984, a formé un réservoir qui a inondé et anéanti les sites de nidification des plages, ce qui fait des plages naturelles de Lourencão Rocks un habitat crucial. Si l’entreprise DTA était autorisée à déverser du sable sur les berges de la rivière, cet important programme communautaire de gestion des tortues serait probablement voué à être abandonné.

Le dragage industriel sur un tronçon de 212 kilomètres détériorerait et anéantirait l’habitat de nombreux animaux. Cristiane Cunha a averti qu’il porterait atteinte au poisson-chat blindé, qui figure parmi les espèces de Loricariidae qui se nourrissent aujourd’hui des algues et des déchets présents au fond des rivières.

«Ils prétendent qu’ils ne dragueront qu’une seule fois et qu’ensuite ce sera fini», a déclaré Alberto Akama à propos de l’entreprise DTA Engineering, «mais ce n’est pas comme ça que fonctionnent ces rivières.» Parce qu’elles s’envasent avec le temps, a-t-il expliqué, l’entreprise «devra continuellement draguer». Dégrader l’habitat aquatique exterminerait probablement de nombreux poissons dans la rivière.

Un autre problème, souligné par le biologiste, est que l’entreprise prévoit de déposer les matériaux dynamités dans la partie la plus profonde de la rivière. «Des poissons vivent dans cet habitat [zone d’eau profonde]. En jetant les rochers à cet endroit, la profondeur sera diminuée, anéantissant l’habitat de ces poissons.»

En novembre 2020, Alberto Akama et son équipe ont achevé la toute première étude sur les poissons du Pedral do Lourenção et des rapides de Marabá se trouvant à proximité. En plongeant jusqu’à 40 mètres, ils ont trouvé la présence de Baryancistrus longipinnis, qui ne vit que dans le Pedral et nulle part ailleurs dans le monde, et de Lamontichthys parakana, qui n’habite que le Pedral et l’aval des rapides du Marabá. Au total, les scientifiques ont collecté et identifié douze espèces menacées, dont quatre espèces en voie d’extinction: Crenicichla jegui, Potamobatrachus trispinosus, Sartor tucuruiense et Teleocichla cinderella. On sait que sept autres espèces menacées existent dans le cours inférieur du Tocantins.

Alberto Akama a déclaré à propos du projet : «Il exterminera probablement tous ces poissons.»

Une diminution des coûts pour les entreprises agroalimentaires et minières

La démolition et le dragage font partie du projet d’aménagement industriel de la voie d’eau navigable Tocantins-Araguaia planifié par le DNIT. Le bassin fluvial Tocantins-Araguaia est le deuxième en taille au Brésil, avec environ 3 000 kilomètres de «potentiel navigable», selon le DNIT. Le département du gouvernement souligne que durant la saison sèche, les rochers du Pedral do Lourencão constituent un redoutable «obstacle» pour les barges.

Prenant naissance près de Brasilia, la rivière Araguaia traverse le biome Cerrado, largement déboisé pour les besoins de l’agro-industrie, au nord-est dans le biome amazonien, où elle rejoint la rivière Tocantins juste avant Marabá. Les rivières réunies coulent vers le nord à travers le Pedral do Lourencão et les écluses du barrage de Tucuruí, jusqu’au port industriel de Vila do Condé près de Belém, à environ 155 kilomètres en amont de l’océan Atlantique. Le DNIT souligne que ce port est «avantageusement localisé» pour l’accès aux marchés étrangers. En plus du soja et du maïs, la voie navigable industrielle permettrait l’acheminement du pétrole, du carburant, des camions semi-remorques et des produits miniers.

Les dauphins de la rivière Araguia sont en danger 

En 2014, les chercheurs ont publié une analyse d’ADN prouvant que le dauphin de la rivière Araguaia (Inia araguaiaensis), présent dans l’ensemble du bassin de l’Araguaia-Tocantins, était génétiquement distinct de son cousin du fleuve Amazone (même si l’ONG Marine Mammalogy Society le classe encore officiellement avec l’espèce en voie d’extinction Inia geoffrensis, le dauphin rose de l’Amazone, ou boto).

La même année, l’équipe de Mariana Paschoalini Frias, chercheuse à l’Instituto Aqualie, a mené une enquête sur la population évoluant sur le tronçon de 500 kilomètres de voie navigable industrielle planifié entre Marabá et Belém. Dans son étude, publiée en avril 2020, l’équipe conclut qu’il ne reste que 1083 dauphins araguayens.

C’est un «nombre qui est considéré comme faible par rapport aux autres fleuves de l’Amazonie», explique Mariana Paschoalini Frias, la faible population étant probablement due à la présence dans le bassin de sept grands barrages hydroélectriques.

Si les dauphins d’Araguaia étaient reconnus comme une espèce distincte, «ils seraient classés comme en danger critique d’extinction», a expliqué Mariana Paschoalini Frias à Mongabay.

Le canal industriel, tel qu’il est prévu, pourrait diminuer encore plus le nombre de dauphins. «Cette intervention entraînera une énorme altération des sédiments» dans la rivière, a souligné Mariana Paschoalini Frias. Elle «produira de fortes nuisances sonores et une concentration et un déplacement intenses de navire. La diversité et l’abondance des poissons seront directement affectées. En conséquence, les dauphins perdront leur habitat naturel et la disponibilité des ressources alimentaires.»

De multiples erreurs et omissions

Dans son rapport de septembre 2019, l’IBAMA a conclu que les collectes de données sur les animaux réalisées par l’entreprise DTA, censées mesurer les impacts potentiels, étaient erronées et superficielles. En outre, les méthodes utilisées étaient incomplètes, et non seulement elles ne reflétaient pas les pratiques scientifiques de collecte actuelles, mais elles étaient inexactes concernant les populations de poissons du bassin du fleuve Tocantins.

Plus d’une douzaine d’espèces ont été mal identifiées, a expliqué l’IBAMA. La société d’ingénierie a fréquemment étiqueté un poisson en voie de disparition avec le nom d’un poisson non menacé. 14 espèces menacées d’extinction connues pour vivre dans la région n’étaient pas du tout mentionnées dans les études de collecte réalisées par l’entreprise DTA.

Les rochers de Lourencão dispersés sur 45 kilomètres – avec leurs labyrinthes rocheux au milieu du fleuve – constituent un écosystème propre au «pedral» exceptionnel, dans lequel de nombreuses espèces, dont des poissons, des hirondelles et des lézards, donnent naissance à leurs petits. Le rapport de l’IBAMA souligne que la littérature scientifique montre que les sites similaires de la rivière Pedral sont riches en biodiversité. Cependant, l’IBAMA et Cristiane Cunha ont noté qu’aucune collecte d’échantillons ou d’études n’ont été dédiées aux rochers de Lourencão. Il s’agit d’une omission aberrante de la part de la société engagée pour les démolir.

L’IBAMA a également constaté que les études d’impact sur l’environnement fournies par l’entreprise DTA n’utilisaient pas les méthodes scientifiques actuellement acceptées pour la collecte des poissons, ce qui se traduit par un nombre d’espèces beaucoup plus faible que prévu. Le manque de rigueur scientifique de l’entreprise DTA a également conduit à une défaillance dans la déclaration des poissons en voie de disparition dont on connait déjà la présence dans la rivière. Au lieu de cela, l’entreprise DTA a identifié des dizaines d’espèces de poissons qui n’existent même pas dans le bassin fluvial.

Quant aux tortues fluviales de l’Amazone, qui, selon les biologistes, subiront les impacts les plus importants d’un canal de navigation de 500 kilomètres, l’entreprise DTA n’a étudié que la petite zone jouxtant le lieu de construction du futur siège. L’habitat des tortues situé dans les 212 kilomètres où auraient lieu le dynamitage et le dragage n’a pas été étudié. Cristiane Cunha a prévenu que les tortues seraient non seulement touchées par le bruit du dynamitage et du transport maritime, mais qu’elles seraient également affectées par les fuites d’huile des barges.

L’IBAMA a ordonné à l’entreprise DTA de procéder à nouveau à des collectes de poissons et de mener une nouvelle étude consacrée aux poissons des rochers de Lourencão. L’IBAMA a rejeté la demande des pêcheurs d’être consultés sur le projet proposé, comme l’exige la Convention C169 de l’Organisation Internationale du Travail (dont le Brésil est signataire), et a refusé la réalisation d’’une étude anthropologique. Elle demande seulement que la DTA mène des études sur les pratiques de pêche traditionnelles.

«C’est une victoire, car nous avons retardé le projet», conclut Ronaldo Barros Macena, président de l’association Tauiry.

Les pêcheurs les plus proches des rochers de Lourencão affirment avoir été les grands oubliés dans les études d’impact environnemental en tant que communautés traditionnelles dont la subsistance, l’économie et la culture, uniquement durables, dépendent de ce tronçon de 45 kilomètres de rochers au milieu du fleuve. Ils craignent que, quoi que disent les chercheurs de l’entreprise DTA dans l’évaluation d’impact révisée, le gouvernement continue de démolir leur patrie, leurs moyens de subsistance, et les rochers qui abritent des pépinières de poissons, tout ce à quoi leur existence est étroitement liée.

En Amazonie, les projets d’infrastructures fluviales du passé témoignent de leur propre fiasco. Cristiano Silva de Bento, chercheur doctorant en anthropologie et en sociologie à l’UFPA, l’Université fédérale du Pará, a déclaré : «Cela risque de devenir un autre Belo Monte», se référant au méga-barrage de 385 kilomètres au nord-ouest, «avec un effondrement des populations de poissons et des effets dévastateurs sur les pêcheurs.» On risque de perdre une culture unique et autonome, et avec elle, la connaissance sur la manière de vivre de manière durable dans cette partie du bassin amazonien.

Les associations des communautés locales ont exigé des garanties face à l’effondrement potentiel de leur pêche, comme des fonds pour le développement de projets d’aquaculture et pour la formation des jeunes au développement de projets d’écotourisme.

Mais c’est avec désespoir que les pêcheurs se souviennent d’un autre projet d’infrastructure, qui a vu leurs anciens écartés. En 1984, pendant la dictature militaire du Brésil, l’édification du barrage de Tucuruí a contraint des populations traditionnelles à abandonner leurs terres, et la plupart des résidents n’ont jamais été indemnisés. Des poissons corpulents, des tortues et des noisetiers du Brésil ont disparu, ainsi que des moyens de subsistance traditionnels. Les pêcheurs m’ont expliqué que les versements substantiels réparatoires de l’opérateur du projet, Eletronorte, vont aux gouvernements municipaux locaux. Ces fonds ne sont pas distribués aux villages qui sont toujours privés de collecte des ordures, d’assainissement, de traitement des eaux usées, de service autobus, de routes pavées, de cliniques médicales ou de puits fonctionnels.

La question de la consultation

Le fait pour les pêcheurs traditionnels d’avoir un droit légal à la consultation ne fait pas consensus. Regis Fontana Pinto, directeur de l’IBAMA pour les licences environnementales des projets de construction fluviaux, a expliqué que si les quilombos (communautés de descendants d’esclaves) et les populations autochtones, qui subiront les incidences de la voie navigable industrielle, ont un droit à la consultation, dans le cadre du processus d’examen environnemental, il n’existe pas de tel protocole pour les pêcheurs traditionnels (ribeirinhos).

Cependant, en septembre 2019, le bureau du Défenseur public de l’État du Pará à Marabá a envoyé à l’IBAMA, au DNIT et à l’entreprise DTA une lettre les exhortant à suivre l’ILO 169 (Convention 169 de l’Organisation internationale du travail, relative aux peuples indigènes et tribaux) et à mener des consultations formelles avec les pêcheurs. Dans ce courrier, il était fait mention que la convention stipule explicitement que les pêcheurs traditionnels ne devaient pas être traités différemment des autres peuples. Siqueira cite également la loi brésilienne n° 9 985/2000, qui stipule que ces peuples traditionnels sont importants car ils contribuent à la conservation des écosystèmes dans lesquels ils résident.

Malgré les demandes pressantes du Défenseur public, Ronaldo Barros Macena, président de l’association communautaire de Tauiry, a déclaré à propos du gouvernement : «Nous n’avons jamais été consultés. Ils sont passés sur nous comme un rouleau compresseur.»

Pourtant, la résistance des pêcheurs reste forte. Les adolescents que j’ai rencontrés – Ruan, Gleiciane et ses sœurs – m’ont envoyé leur vidéo dans laquelle ils apparaissent au sommet d’une partie des rochers de Lourencão. Ils chantent et applaudissent, joyeusement et avec défi : «Ils veulent détruire notre Pedral ! Mais nos communautés sont traditionnelles ! Nous avons le droit… d’être les protagonistes de notre propre histoire.»

L’entreprise DTA critiquée pour son manque d’expertise technique

En 2016, le DNIT a embauché l’entreprise DTA Engineering pour développer le canal de navigation, sans aucun examen environnemental – ce qui, selon Brent Millikan de l’ONG International Rivers, n’est pas requis pour les canaux de voies navigables industrielles, malgré leur longueur et leur potentielle nuisance vis-à-vis de centaines d’humains, de plantes et de communautés animales. L’entreprise DTA a remporté le contrat car son offre était financièrement la plus avantageuse parmi les cinq soumissionnaires, et même en deçà des coûts estimés par le DNIT.

Constran, la société qui est arrivée en deuxième position dans la procédure d’appel d’offres, ainsi que le principal journal financier brésilien Valor Econômico, ont remis en question la capacité de l’entreprise DTA à réaliser un projet de cette envergure et de cette complexité. Constran a constaté que la société mère de l’entreprise DTA, O’Martin, s’était endettée de 4,2 millions de réals brésiliens (690 milles euros) en 2014. Valor Econômico se pose des questions sur l’aptitude de l’entreprise DTA, affirmant qu’elle n’a pas l’expertise technique pour procéder à la démolition et à l’excavation de l’environnement rocheux du milieu du fleuve, ni les ressources financières nécessaires pour réaliser les travaux. L’entreprise DTA, contactée à ce sujet, a déclaré qu’il lui était contractuellement interdit de donner des interviews. Par conséquent, toutes les informations présentées ici proviennent du DNIT.

Dans un courriel de janvier 2020, le DNIT a répondu qu’il n’était pas question de renoncer à employer l’entreprise DTA pour ce projet, ni dans d’autres à l’avenir, car chaque procédure d’appel d’offres est distincte. Regis Fontana Pinto, membre de l’IBAMA, a déclaré que la désapprobation du projet est peu probable étant donné que le DNIT le considère comme «nécessaire».

Traduction par Camille Le Boité pour Réseau-Cétacés d’un article de Tiffany Higgins, publié le 2 juillet 2020, sur le site d’actualités Mongabay.
Image de la bannière : deux dauphins de la rivière Araguaian, une mère et son petit, nagent près de Mocajuba sur la rivière Araguaia. Crédit photo : Gabriel Melo dos Santos.
2ème photo : sur les rives de la rivière Tocantins à Belém, qui compte parmi plus d’une centaine de villages de pêcheurs (y compris les territoires indigènes et afro-brésiliens des quilombos) au nord de Marabá, État du Pará, dont les moyens de subsistance pourraient être fortement affectés par le projet de canal industriel de transport de la rivière Tocantins.  Image de Tiffany Higgins.
3ème photo : un dauphin de la rivière Aragua bondit dans la rivière Tocantins, près des rochers de Lourencão, dans l’État de Pará, au nord de Marabá. Crédit photo : Ernanes Coimbro.  

 

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