Une baleine revient sur une scène de crime avec du renfort

Du jamais vu : des baleines à bosse examinent la carcasse d’un baleineau gris.

En 2018, les yeux étaient rivés sur J35, une orque résidente du Sud baptisée Tahlequah. Pendant 17 jours, cette dernière a porté le corps sans vie de son bébé sur plus de 1 500 km, le long de la côte Nord-Ouest du Pacifique. Elle a transporté et parfois poussé la dépouille à l’aide de sa tête dans ce que l’on a évoqué comme un « chemin de croix ». Ce comportement bouleversant a touché le cœur et l’esprit des gens du monde entier. Et l’attention maternelle dont elle a fait preuve ont rappelé que les cétacés sont capables d’émotions profondes.

Alors que de nombreux scientifiques hésitent à attribuer une complexité émotionnelle aux animaux non humains (ils reconnaissent que certains animaux souffrent), ces murs de séparation érigés entre nous et les autres espèces sont en train d’être démantelés. Il y a lieu de s’en réjouir. Comme nous le rappelle Henry Beston, « Dans un monde plus ancien et plus entier que le nôtre, ils évoluent finis et complets, dotés d’extensions sensorielles que nous avons perdues ou jamais atteintes, vivant par des voix que nous n’entendrons jamais. Ils ne sont pas des frères ; ils ne sont pas des subordonnés : ils sont d’autres nations, prises avec nous dans le filet de la vie et du temps, prisonnières comme nous de la splendeur et du travail de la Terre. »

Les dauphins et les orques (qui sont simplement d’énormes dauphins) vivent en groupes familiaux et ont été observés, à la fois en captivité et dans la nature, faisant preuve de sensibilité post-mortem. Cela signifie qu’on les a vus s’occuper de leurs morts, généralement leurs propres petits ou d’autres membres du groupe. Mais il est rare d’observer des grandes baleines à fanons, qui ont tendance à mener une vie plus solitaire, faire preuve d’attention envers leurs proches décédés. Alors, est-ce simplement qu’elles ne s’en soucient pas, ou que les occasions d’observation humaine ont fait défaut ?

Lorsqu’il est né le 24 juillet 2018, le bébé condamné de Tahlequah était vivant, mais il est mort dans la demi-heure suivante, ce qui a entraîné cette période remarquablement longue d’attention maternelle envers son petit sans vie. Les orques ont un charisme les rendant très attachantes aux yeux du grand public, et ces 17 jours ont donné aux plus inattentifs d’entre nous le temps d’être informé sur ce triste événement.

Mais 3 mois plus tôt à peine, presque jour pour jour, le 22 avril, deux baleines à bosse ont montré un comportement peut-être plus remarquable envers un baleineau décédé. Ce dernier était pourtant une baleine grise, tuée la veille par des orques de passage, et le comportement a été observé pendant seulement 12 minutes. Bien que bref, c’était la première fois qu’une telle interaction inter-espèces, entre baleines à fanons, était observée dans la nature. C’était également la première fois que des baleines à bosse étaient vues dévoiler un comportement attentif post-mortem envers un baleineau.

Gros plan sur la carcasse du baleineau gris, le 2ème jour. Photo : Jodi Frediani

 

Comme on peut le voir, les deux rorquals à bosse restent à proximité de la carcasse. HW-MN0500323, baptisé « Ornament », fait le poirier, tandis que HW-MN0500205, baptisé « Exclaim », passe tout près de la carcasse. Exclaim était présent la veille lors du repas des orques. Il est intéressant de noter qu’Ornament semble passer plus de temps à faire des inspections rapprochées (la case rouge indique l’emplacement de la carcasse du baleineau gris). Photo : Jodi Frediani

Cet événement n’a pas suscité la même attention publique, car l’épisode était loin d’être aussi captivant, et il n’aurait pu en subsister que quelques notes griffonnées sur une fiche technique. Mais la rareté de l’événement et l’importance de ses implications ont été reconnues et publiées dans un article scientifique en 2020.

De tels articles ne sont généralement lus que par les praticiens de la communauté scientifique, mais il semble souhaitable que cette histoire mérite une audience plus large. J’aimerais profiter de cette occasion pour partager l’histoire de ces deux baleines, afin que nous puissions continuer à nous informer sur la vie émotionnelle complexe des animaux.  

La veille du jour où nos deux baleines à bosse ont examiné la carcasse du baleineau, la biologiste marine du California Killer Whale Project, Nancy Black, qui est également propriétaire de l’entreprise Monterey Bay Whale Watch, a passé de nombreuses heures sur un bateau rempli de passagers à observer un groupe familial d’orques se nourrissant du baleineau mort. La mise à mort n’a pas eu lieu en présence de témoins, mais a probablement été effectuée plus tôt dans la matinée par le groupe qui s’en nourrissait. Au cours de la journée, trois baleines à bosse sont apparues et ont commencé à harceler les orques. Une telle interférence, connue sous le nom de comportement de harcèlement, a été observée à maintes reprises chez les orques en train de chasser. Mais ici, elles avaient terminé la poursuite et avaient commencé à se nourrir de la carcasse.

Ce qui est particulièrement remarquable, c’est que l’un de ces rorquals à bosse est revenu le lendemain avec un compagnon, et les deux ont passé 12 minutes à explorer la carcasse, en utilisant leur tête, leurs flancs, leur ventre, leurs nageoires, pour toucher ou atteindre la carcasse. Ils étaient visiblement excités lorsqu’ils ont donné des expirations bruyantes appelées « souffles ». L’un d’eux a frappé ses nageoires sur la surface. Ils ont sorti la tête de l’eau et ont espionné, ont roulé et ont principalement concentré toute leur attention sur la dépouille du baleineau gris, avant de finalement s’éloigner.*

« Ornament » : la baleine à bosse touche la carcasse avec sa poitrine. Photo : Jodi Frediani

 

Ornament fait une étrange rotation de la nageoire pectorale gauche, alors qu’il se trouve à côté de la carcasse du baleineau gris. Photo : Jodi Frediani

Nancy Black savait qu’elle devait revenir sur les lieux ce matin-là, car on sait que les orques se nourrissent d’une carcasse jusqu’à deux jours après la mise à mort. Mais elle a obtenu plus qu’espéré. « En arrivant, nous avons pu apercevoir quelques orques dans le brouillard, mais quelques instants plus tard, elles se sont dirigées vers le Nord. Mais ce n’était pas tout. Deux rorquals à bosse ont fait surface à côté de la carcasse flottante. J’ai décidé de laisser les orques s’éloigner et de me concentrer sur cette interaction avec les baleines à bosse », a déclaré Mme Black. « J’ai immédiatement reconnu l’événement comportemental unique qui se produisait entre les baleines à bosse et le baleineau gris décédé comme quelque chose dont je n’avais jamais été témoin. Ceux d’entre nous qui étaient à bord ont eu beaucoup de chance d’être aux premières loges face à ce comportement unique et inédit. »

Deux orques du groupe qui s’alimentait la veille traînant près de la carcasse le deuxième jour. Elles sont parties peu après notre arrivée.

A quoi pensaient ces baleines ? En apprenaient-elles plus sur les prédateurs « tueurs de baleines » qui s’attaquent parfois à leurs propres baleineaux ? Étaient-elles simplement curieuses et joueuses, ou peut-on considérer leur intérêt comme une fascination morbide ? Peut-être étaient-elles en deuil. Pour l’instant, nous ne pouvons pas le dire. Peut-être qu’un jour, nous réussirons à déchiffrer le code de communication et à comprendre les motifs qui se cachent derrière les comportements des animaux dont nous avons la chance d’être les témoins.

En attendant, nous ajouterons cette rencontre au large éventail de comportements remarquables des baleines à bosse. Elles attrapent des poissons en créant de grands filets de bulles, elles sortent inexplicablement leur corps entier de la mer, et elles utilisent leurs longues nageoires pectorales et leur queue pour frapper l’eau, communiquant probablement avec d’autres individus à proximité. Elles jouent avec les algues, les bulles et les dauphins, et leur chant a hypnotisé les anciens marins comme les passionnés de baleines des temps modernes. Ces lignes de chant mélodieuses se frayent même un chemin dans l’espace interstellaire sur un disque plaqué or à bord de la sonde spatiale Voyager. Le chant de la baleine à bosse a été inclus, ainsi que cinquante-cinq langues humaines – « les Terriens » – pour saluer les extraterrestres qui pourraient un jour trouver le disque. Non seulement les baleines à bosse chantent, jouent, fabriquent et utilisent des outils, mais elles ont pris le rôle d’ambassadeurs non humains de la vie sur la planète Terre.

* Nous avons pu confirmer qu’il s’agissait bien de la même baleine grâce aux photos de la cicatrice distinctive sur sa nageoire dorsale. Plus tard, grâce à des photos d’identification soumises à Happywhale, un projet d’identification basé sur la science participative, nous avons réussi à obtenir l’identification des deux baleines à bosse et à en apprendre un peu plus sur leurs voyages. Nous pensons qu’il s’agit de deux mâles, d’après leurs activités sur les sites de reproduction au large du Mexique.

Traduction par Maéva Dramet pour Réseau-Cétacés d’un article, paru le 20 janvier 2021, sur le site The Safina Center.
Photo : Deux baleines à bosse s’en prenant aux orques la veille. Crédit photo : Jodi Frediani

RC

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