La défense des narvals, une mine d’informations sur ces étonnants cétacés

Des scientifiques ont analysé des défenses de narvals originaires du nord-ouest du Groenland. Ils ont constaté que ces « cornes » livrent de précieuses informations sur les conditions de vie passées des cétacés ainsi que sur leur environnement.

Avec sa défense pouvant mesurer jusqu’à trois mètres de long, le narval figure sans aucun doute parmi les cétacés les plus étonnants au monde. Mais l’espèce conserve une part de mystère, notamment en raison de son habitat assez réduit et aux conditions difficiles. Elle évolue en effet dans les eaux arctiques, principalement au Groenland.

Si sa défense lui a valu le surnom de « licorne des mers », il ne s’agit pas d’une corne à proprement parler. L’appendice torsadé est en réalité l’une des incisives de l’animal qui se développe à travers sa lèvre supérieure. Les fonctions de cette particularité demeurent floues aux yeux des scientifiques.

Les recherches ont révélé que les défenses étaient des organes très innervés et donc sensibles. Elles pourraient être utilisées pour chercher de la nourriture, impressionner les femelles ou concurrencer d’éventuels rivaux. Quoi qu’il en soit, elles constituent une vraie mine d’informations pour les chercheurs.

C’est ce que révèle une nouvelle étude publiée dans la revue Current Biology. En analysant les défenses de dix narvals originaires du nord-ouest du Groenland, une équipe a pu obtenir des données sur leur mode de vie et leur environnement au cours des cinquante dernières années.

Comme les cernes d’un tronc d’arbre

La dent du cétacé est un peu comme le tronc d’un arbre. Chaque année, elle se recouvre d’une nouvelle couche et devient de plus en plus longue et épaisse. Or, la défense est étroitement connectée au reste du corps via la circulation sanguine, elle conserve donc des aspects physiologiques de l’animal du moment où elle s’est formée.

Les défenses des narvals se développent couche après couche d’année en année comme les cernes d’un tronc d’arbre. © Rune Dietz

Comme il est possible d’étudier les cernes d’un arbre pour explorer son passé, les scientifiques ont fait de même avec l’appendice des narvals. Selon l’étude, les défenses mesuraient entre 150 et 248 centimètres de long et recelaient des données remontant de 1962 à 2010.

« C’est exceptionnel qu’un seul animal puisse contribuer de cette façon, avec une série de données à long terme étalée sur 50 ans », a expliqué dans un communiqué le professeur Rune Dietz de l’Arctic Research Centre de l’Aarhus University au Danemark qui a dirigé les recherches.

« C’est souvent à travers de longues séries que nous, chercheurs, arrivons à comprendre le développement de communautés biologiques, et de telles séries de données ininterrompues sont très rares », a-t-il poursuivi.

Changement d’alimentation

Dans chaque couche des défenses, les chercheurs ont analysé d’une part, la présence de certains isotopes du carbone et de l’azote et d’autre part, les concentrations de mercure. Les deux paramètres ont livré des informations sur l’alimentation des narvals, leur position dans la chaine alimentaire ainsi que leur zone de vie.

Plusieurs observations ont découlé des résultats. Jusque vers 1990, le régime alimentaire des cétacés consistait essentiellement en des proies associées à la glace de mer telles que le cabillaud arctique et le flétan. Après 1990, leurs préférences ont toutefois changé pour se porter vers des espèces de pleine mer telles que la morue polaire et le capelan.

Les groupes de narvals évoluent dans un habitat relativement limité. On les retrouve principalement dans les eaux arctiques, notamment au Groenland. © Kristin Laidre, UW NOAA/OAR/OER

Pour les chercheurs, l’origine de cette modification se trouve dans l’une des principales menaces qui pèsent sur les narvals : le changement climatique. Le changement semble en effet coïncider avec l’évolution de la glace dans le nord-ouest du Groenland au cours des trente à quarante dernières années.

Alors que la couverture était variable mais étendue jusque 1990, elle a ensuite commencé à décliner d’année en année. « Ce que nous avons découvert […] est cohérent avec une tendance plus générale à travers l’Arctique de déclin de la glace de mer et de changement de la distribution spatiale des poissons sub-arctiques et arctiques, et des grands prédateurs », a précisé Jean-Pierre Desforges de la McGill University et co-auteur de l’étude.

Des taux de mercure élevés

Les observations des taux de mercure ont confirmé cette tendance. Plus un animal est haut dans la chaine alimentaire, plus le mercure (et les autres polluants) s’accumule dans son corps. Entre 1990 et 2000, les quantités détectées sont apparues assez faibles chez les narvals étudiés, en raison de la consommation de proies situées plus bas dans la chaine.

A partir de 2000, en revanche, les concentrations ont augmenté de façon significative, sans qu’un changement n’apparaisse dans l’alimentation. D’après les chercheurs, des observations similaires ont été réalisées sur d’autres animaux arctiques. Ils les attribuent principalement à des émissions de mercure liées à la combustion du charbon en Asie du sud-est.

Néanmoins, la hausse pourrait aussi avoir été favorisée par des variations dans le cycle environnemental du mercure en Arctique provoqué par le changement climatique. Quelle qu’en soit l’origine, ces résultats interrogent quant aux conséquences à long terme de cette contamination sur les cétacés.

Menacés mais capables de s’adapter

« Le narval est le mammifère arctique le plus affecté par le changement climatique », a déploré le Pr. Rune Dietz. Par ailleurs, « les cétacés sont dépourvus des propriétés physiologiques permettant d’éliminer les contaminants environnementaux » dont le mercure, contrairement aux ours polaires, aux phoques ou encore aux oiseaux marins.

Entre 2000 et 2010, les concentrations de mercure semblent avoir significativement augmenté chez les narvals.  © Kristin Laidre, UW NOAA/OAR/OER

La « licorne des mers » pourrait donc être particulièrement vulnérable face à cette pollution. Mais les résultats de cette nouvelle étude comportent tout de même quelques aspects positifs. Elles montrent que le prédateur aurait une meilleure capacité qu’estimé à modifier son régime alimentaire en fonction des conditions et donc à s’adapter.

Les scientifiques projettent désormais étendre leurs travaux en menant des analyses sur d’autres spécimens conservés dans des collections à travers le monde. « Avec nos nouvelles découvertes, nous savons maintenant qu’il existe une banque de données dans les défenses de narvals des musées du monde« , a souligné le Pr. Dietz.

« En les analysant, nous espérons obtenir un aperçu de la stratégie alimentaire du narval dans différentes régions et à des périodes lointaines. Ceci nous fournira une base solide pour évaluer comment l’espèce fait face aux conditions changeantes que nous rencontrons actuellement en Arctique », a-t-il ajouté.

Source: Géo.fr – Publié le 15.03.2021
Image de Une: © By Wildestanimal/Getty Images

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