Apprendre des cétacés nous rendrait meilleurs

Par Brian Skerry – Photographe et producteur de documentaires récompensés – est un spécialiste de la faune marine et de  l’environnement sous-marin. Ses docu-séries en quatre parties, intitulés « Secrets of the Whales », ont été présentés en avant-première le 22 avril sur Disney+. 

Au cours des 23 dernières années, j’ai voyagé à travers le monde en tant que photographe animalier et photojournaliste.

La pandémie a tout interrompu. Comme la plupart d’entre nous, je suis resté à la maison pendant plus d’un an. Pendant ce temps, j’ai réfléchi à ce que j’ai appris au cours de ces deux décennies, et plus, de voyages sans escale.

Mon dernier voyage, qui s’est terminé en mars 2020, faisait partie d’un projet d’une durée de trois ans de photographies de baleines, axé sur leur culture et leurs comportements.

Je suis reparti avec une observation frappante. Des espèces de cétacés génétiquement identiques se comportent différemment selon leur lieu de vie, un peu comme chez les humains. Ils forment des clans avec des dialectes ou des langages uniques. Ils développent des préférences alimentaires culturelles. Ils présentent des techniques parentales spéciales. Ils organisent même des concours de chant.

Plus important encore, ils transmettent ces traditions ancestrales à leurs petits. Non seulement ils leurs enseignent des techniques de survie, mais ils transmettent leur culture.

J’ai également vu ces animaux sensibles et très intelligents afficher d’autres comportements typiquement humains. Ils ont des personnalités et célèbrent leur identité. Certaines espèces de cétacés donnent des noms à leurs petits et se saluent lorsqu’ils se rencontrent. Ils font preuve d’amour, d’empathie et de chagrin.

Chez les cétacés, la famille est extrêmement importante. Au sein des familles d’orques, les individus vivent près de cinq fois plus longtemps si les grands-mères sont présentes.

Prenons les cachalots. Ces animaux sont timides et doux, contrairement à leur représentation populaire dans le roman Moby Dick d’Herman Melville. Ils errent en haute mer et passent la majeure partie de leur existence dans les eaux profondes, à la recherche de calmars pour s’en nourrir. Ils peuvent passer une grande partie de leur journée seuls. Mais ils ont aussi des familles qui sont dirigées par les femelles les plus âgées et les plus sages du groupe.

Ces cétacés sont particulièrement difficiles à étudier. Mais si vous passez suffisamment de temps avec eux vous les verrez parfois se réunir en famille pour socialiser près de la surface. J’ai eu le privilège d’être dans l’eau avec eux pendant ces périodes. Ce que j’ai vu ne peut être décrit que comme de l’amour. Ils tournoient ensemble, se frottent l’un contre l’autre, se mordent gentiment et s’amusent. Ils ferment les yeux et se réjouissent de la compagnie de l’autre.

Pour un animal qui passe la majeure partie de sa vie dans un vide liquide en trois dimensions, touchant rarement quoi que ce soit, j’imagine que ces moments sont une pure joie. Bien que leur vie dans l’océan soit difficile, ces cétacés ont appris à prendre du temps l’un pour l’autre. C’est la seule chose qui leur importe.

Mon observation préférée a eu lieu dans l’Arctique canadien, avec des bélugas. Cette population de bélugas passe ses hivers dans l’obscurité totale dans les eaux proches du Groenland. En été, lorsqu’il fait jour 24 heures sur 24, ils nagent des centaines de kilomètres à travers le passage du Nord-Ouest pour atteindre leur terrain de jeu d’été : près de la terre, où l’eau est peu profonde et légèrement plus chaude. Pour produire des images dans ces conditions, mon équipe et moi avons dû concevoir et construire de nouvelles caméras à distance que j’ai placées sous l’eau avant l’arrivée des cétacés.

Les résultats photographiques ont dépassé nos attentes les plus folles. Mais un aspect de leur vie a été une surprise totale : ils jouent à des jeux avec de petites pierres. Dans cette eau d’une profondeur d’un mètre, les bélugas ramassent occasionnellement des cailloux à l’aide de leur bouche. Ils les transportent pendant un moment, puis les laissent tomber. Ensuite, un autre passe pour ramasser à nouveau le caillou.

Depuis que j’ai capturé ces images, j’ai souvent pensé à ces cétacés polaires vivant au loin, au sommet de la Terre. Leur existence quotidienne est lourde et difficile. Ils doivent attraper de la nourriture et s’occuper de leurs petits. Ils gèrent des situations sociales, où se produisent sans doute des conflits. Et ils doivent quotidiennement faire face à des prédateurs et à de graves menaces. Pourtant, ils prennent encore le temps de jouer. Ils trouvent un caillou parfait et le transportent parce que cela les rend heureux. N’est-ce pas merveilleux ?

Nous pouvons nous reconnaître dans ces créatures. Les humains parlent également différentes langues, apprécient différents aliments et transmettent des traditions familiales.

Mais ce qui est peut-être le plus frappant, c’est que nous comptons aussi les uns sur les autres. Les moments que nous passons avec nos proches sont souvent les plus précieux et les plus significatifs de notre existence. Tout comme le font les bélugas, au milieu de l’agitation de la vie quotidienne, il est essentiel pour nous de prendre le temps de faire d’autres choses, des choses qui nous apportent de la joie.

En d’autres termes, de temps en temps, chacun de nous devrait faire une pause dans ses journées et trouver le caillou parfait. Je suppose que dans des décennies, ils représenteront ce que nous chérissons le plus.

Traduction par Camille Le Boité pour Réseau-Cétacés d’un article, publié le 8 juin 2021, sur le site d’actualité américain Time.
Photo : une mère baleine à bosse avec son petit dans les eaux au large de Rarotonga, dans l’archipel des îles Cook. Les baleines à bosse de cette région passent leurs étés à se nourrir en Antarctique. Elles migrent ensuite vers le Pacifique Sud vers des endroits comme les îles Cook où elles mettent bas et profitent des eaux chaudes et protégées. Les petits passent environ une année en compagnie de leur mère, le temps d’apprendre tout ce qu’ils doivent savoir pour survivre. Brian Skerry.

 

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